05 juillet 2009

MONTAGE 18

Seize plans sélectionnés avec Mekki Lahlou. Il était aussi de McGill ,un ami de Rosalie-Anne T., mais qui n'avait rencontré Laurent qu'à Paris. Au MUN, il est dans le même comité, mais ne prend pas au sérieux cette simulation onusienne. L'entrevue d'une heure a été faite dans une cour intérieure de l'École des Beaux-Arts, en soirée. Tant et si bien que les dernières images sont sous-exposées. Un test pour les éclaircir. Je ne veux pas travailler pour rien. Ça fonctionne.
Sa gestuelle des mains est intéressante, lui donne un air passionné. Quand il se décide à bouger. Comme les images s'assombrissent graduellement avec la tombée du jour, ce qu'il raconte prend des allures plus dramatiques; vais-je pouvoir mettre à profit cette imperfection?
Il a été le premier avisé par l'ambassade canadienne du décès de Laurent et a dû l'annoncer aux autres. Première expérience de négociation avec la mort. A peur. Ne craque qu'au décollage quand il devient évident qu'il laisse un collègue, un ami, un frère derrière lui.
Il est passé à la maison avant que je ne me rende à Paris.
Me reste à devoir faire face à deux entrevues.

21 juin 2009

MONTAGE 17

Leila Bennis est marocaine. Il pleuvait dans la cour intérieure de Sciences Po. Nous avons dû pour faire l’entrevue, dans le temps dont elle dispose, nous installer dans la cafétéria. Nous sommes l’un à côté de l’autre dans le même axe. À l’arrière-plan, une grande fenêtre donne sur un terre-plein surélevé où passent et s’arrêtent des corps de jeunes femmes ou de jeunes hommes vus que de la taille aux pieds; dans le coin droit, l’escalier; l’image a de la classe. Plusieurs personnes par petits groupes se sont réfugiées à l’intérieur et discutent, rient, bougent, déplacent leur chaise. Comment les faire taire? Impossible. Le son est épouvantable.

J’arrive à sélectionner un seul plan de trois minutes dans une heure de matériel. Inutilisable. On perd des mots. J’ai hésité longtemps avant de le conserver. Sait-on jamais? Elle parle du Destin de Laurent et de l’effet que ce Destin a eu sur sa façon d’envisager dorénavant sa vie. Peut-être arriverais-je à n’utiliser éventuellement que la mise en scène, sans le discours.

14 juin 2009

MONTAGE 16

Il y a parfois des éléments facilement sélectionnables : les natures mortes. Plans fixes. La caméra reste immobile. Dans la mesure du possible. Surtout quand on la tient à la main.
Il y a plus d’une semaine, j’avais deux séries de plans de cet ordre à choisir :
-Un orage. Vue de la fenêtre sur rue du Dragon (sic), à partir d'une chambre de l’hôtel du Dragon (sic), à deux portes de l’appartement de Yumiko, Paris, Saint-Germain-des-Prés, dans le VIe arrondissement, juillet 2006.
Et.
-Sciences Po, toujours dans Saint-Germain, un samedi matin, les cours sont terminés: le hall, le banc central où s’est sans doute assis un jour Lo pour attendre Yumiko, à moins que ce ne soit l’inverse, l’ascenseur, l’escalier, des classes vides, la cafétéria avec au fond des ordinateurs disponibles, abandonnés àa leur virtualité…À chaque image, son son d’ambiance.

La vie, la mort en deux temps.

La vie. Un orage reste un orage dans sa fureur de vivre. Le vent. L'ombre. Un bruit sourd.
Une tonne de flotte qui vous tombe dessus avec la fraicheur et la sensation d’où l’on vient. Océan utérin.
Et le bruit du tonnerre des premiers sons effrayants, entendus à la naissance, à la sortie d'un passage dont on passe sa vie à chasser la saveur…

La mort. Un désert. Il ne se passe plus rien.

Fuck. Pourquoi moins avec le temps?
Notre job est fini.
Fuck.

31 mai 2009

MONTAGE 15

Dans la cour intérieur de Sciences Po, j’ai donné rendez-vous à Anne-Laure Peytavin, une autre étudiante du groupe à être allée en Chine. En l'attendant, je fais la connaissance de Oliver Gingrich; il était de l’expédition de ski, à La Plagne, fin février, début mars. Comme il a étudié l’audio-visuel, il m’offre de me donner un coup de main pour les entrevues. J’apprécie. Pas facile de filmer d’une main et de rester en excellente communication avec une personne .
Bizarre de cadre. Anne-Laure occupe la partie droite de l’écran; beaucoup d’aire dans le dos; trop au-dessus de la tête. Du moins par rapport aux conventions habituelles. Peut-être une façon de marquer que la disparition de Laurent a quelque chose d’exceptionnel.
C'est elle que Laurent a filmé, sur un petit clip, dans l'avion, au petit jour de leur arrivée en Chine.
Elle s’étonne elle-aussi, que nous n’ayons pas retrouvé dans ses affaires, dans son ordi qu’il trainait toujours avec lui le suivi de son travail sur la résolution de son groupe qui avait finalement été acceptée; modifiée évidemment.

Elle se serait laissé aussi dire que Laurent se sentait épié par des individus ou des adversaires. Un symptôme de paranoïa?

Et pourquoi pas,
un élément du grand jeu?
une observation planifiée d'analyse de comportement?
une séance de repêchage?

Pour Anne-Laure, la seule explication qu'elle pouvait donner, là-bas, à la modification de comportement de Laurent se résumait à la possible consommation d'une drogue. Pourtant le médecin-légiste chinois ne se serait sûrement pas privé d'en révéler l'existence si la moindre trace avait pu être détecté dans le sang de Laurent. Tout comme les analyses prises à la clinique d'ailleurs.

Sélection de douze nouveaux plans dont le contenu a été transféré sur fiches.

23 mai 2009

MONTAGE 14

J’ai traversé le Rhin.
Mais avant, à Cologne (Köln), j'ai fait une pause dans sa cathédrale gothique, plantée, gigantesque, monument le plus visité d’Allemagne, à deux pas de la nouvelle gare. Par recueillement, dans l’ombre des vitraux épargnés, Dieu sait comment, par les bombardements américains de la dernière guerre… et pour changer la cassette vidéo.
Le train pour Düsseldorf ne part que dans 30 minutes.
J’ai rendez-vous avec Sasha Peters, 19 ans, le seul membre du Disarmament and International Security Committee (DISEC) à avoir travaillé avec Laurent, qu’il me sera possible de rencontrer.
Il était à Beijing « …to work on a topic of preventing terrorism or…(sourire pour être politically correct) not terrorist but sub-national groups to acquire nuclear material and to prevent cross-border and transfer of these materials. » me raconte-t-il.

En fait le sujet officiel est :
Establishing Protocols To Prevent The Transfer Of Nuclear Weaponry And Technologies To Sub-National Organizations.

Je veux comprendre ce qui s’est passé dans ce Comité, le rôle que Laurent y a joué.
Ils ont formé une gang autant pour s’amuser que pour travailler. Ils ont joué leurs personnages de diplomate, représentants un pays qui n’était pas le leur, mais dont ils devaient défendre la position officielle, connue sur la base d’une recherche. Du théâtre, de l’improvisation bien préparée, un grand jeu, une simulation de cerveaux universitaires à l’oeuvre.
Le groupe de Laurent a surtout fait du lobbying.
Beaucoup. De la coulisse. Convaincre un à un d’autres délégués.
Pour en arriver à une résolution finale que Sasha considère très diluée.

À l’extérieur, Georges Bush pourfend l’Iran et la Corée du Nord de sa rhétorique guerrière.
Moins d’un mois plus tard, pressé par les aigles d’exercer des frappes préventives en Iran,
il préférera enfin la diplomatie et s’y tiendra jusqu’à la fin de son mandat.

Çà n’a rien à voir avec ce Harvard World MUN, organisé par l'une des plus prestigieuse université américaine.

Il est probablement paranoïaque d’imaginer que des services secrets puissent s’intéresser
à de si insignifiants échanges. Et il y a sûrement de meilleurs endroits pour observer et recruter des intelligences motivées par les relations internationales.

En mon propre âge naïf, j’ai pourtant souvenance d’avoir foncé tête première, dans un certain Colloque du Mont-Sainte-Marie, précédant le 1er référendum québécois et financé (à notre insu par Unité-Canada); tout y avait été mis en scène pour nous faire imaginer émotivement et rationnellement une constitution canadienne de 5 régions, en se servant des leaders de l’industrie cinématographique indépendante coast to coast. Enregistrement video complet pendant 5 jours.

Comment ne pas avoir en tête le montage d'un film visionné quelques années auparavant, LA SPIRALE; réalisé en 1974, par Armand Mattelart, ce documentaire fabriqué de matériel d’archives démontre comment les États-Unis avaient planifié le renversement de Salvador Allende au Chili. L'élément structurant est inspiré d’un “ jeu commandité en 1965 par le Pentagone à la Fletcher School of Law and Diplomacy et un think tank, ABT Associates Inc., de Cambridge, dans le Massachusetts. Politica… Ce qui est important dans un modèle de simulation – et les inventeurs du « kriegspiel » ou « jeu de la guerre » le savent de tout temps –, c’est la façon dont les maîtres du jeu testent un lot d’hypothèses sur l’évolution d’une situation afin de dégager les stratégies et agencements probables des différents joueurs. « Politica » testait plusieurs scénarios et mettait en scène toute une série de variables et de protagonistes.”


http://www.conflits.org/index17293.html

02 mai 2009

MONTAGE 13

La bobine suivante dont j'ai amorcé la sélection comporte les images de mon arrivée à Paris, enregistrées avec ma caméra Sony, TR17, avec laquelle j'ai traversé l'Atlantique et tournée "Une Histoire de Gars"; désormais, c'est celle-ci qui filmera tout ce qu'il me reste à faire. Lionel, le caméraman qui m'a généreusement donné son temps depuis le début de la semaine est reparti à sa vie familiale et professionnelle.
Rue du Dragon où je vais rencontrer Yumiko, sa cour intérieure, l'escalier qui mène aux troisième étage; l'appartement de Soushiant qui m'a offert son hospitalité près de la gare du Nord dans une petite rue où le plus vieux métier du monde se pratique dès la matinée; la soirée d'adieux des étudiants de Sciences Po qui débute sur le Champs-de-Mars, aux pieds de la tour Eiffel, version feux d'artifices et se termine par une traversée à la nage de la Seine, à laquelle se prêtent Soushiant et trois amis de Laurent, qui se foutent éperdument de mes objections...

À travers ce matériel, il y a ce plan d'un cellulaire (portable sous d'autres cieux) , celui de Laurent...En fait, il appartient à Paul, le coloc et grand ami montréalais qui lui avait confié pour l'Europe...

Je m'en suis servi tous les jours. Il suffit d'acheter du temps, et de s'inscrire...

Précieux objet, s'il en est, renfermant les coordonnées de toutes ces personnes qu'il m'importait de rencontrer; mon fils les avait côtoyées avec suffisamment d'intérêts pour être inscrites dans son annuaire numérique. Évidemment, son propre numéro avait une notoriété et une boite vocale qui me rendaient en retour facilement atteignable...

Cet appareil me réservait aussi une surprise; effectuant la même routine de branchement électrique que lui, la nuit , pour le recharger, j'appris malgré moi l'heure habituelle de son réveil matinal...
Laurent s'était programmé une sonnerie qui à nouveau allait rythmer le quotidien de son propre père, dans Paris, en Belgique et jusqu'en Allemagne; effectivement, sur le reste de la bobine, le train m'amène à franchir le Rhin jusqu'à Dusseldorf, à la rencontre d'un autre étudiant.

22 avril 2009

MONTAGE 12

J’ai eu peu d’occasion pendant le voyage à Paris, de filmer des mises en situation.
J’en avais imaginé une où il aurait été possible de converser avec trois étudiants en même temps; Rosalie T. est rentrée de Chine dans la même période, avec les premières photos et clips de la clinique SOS internationale, et la série d’aventures qui a entouré leurs captations. Je lui avais donné une procuration pour agir en notre nom et recueillir le plus d’informations sur les circonstances entourant le décès de Laurent.
Un soir, nous avons dîner ensembles et elle accepta que j’organise une soirée où elle pourrait partager ses impressions et nous faire voir ses images sur un laptop. J’avais pensé que Soushiant, Jan-Christoph et Mekki pourraient être de la partie; tous trois était allé avec Laurent à la clinique; ce ne fut pas possible. Soushiant travaillait et Jan Christoph était encore dans le sud de la France, à l’école militaire d’été de Grenoble.

Le 3 juillet, je me retrouvai chez Mekki L., dans le 7e arrondissement, avec Rosalie et Alexandre J., mon filleul étudiant à la Sorbonne et évidemment Lionel, le caméraman.

Le périple de Rosalie avait demandé bien du courage; elle et sa mère s’étaient rendus à la clinique et avaient obtenu facilement un rendez-vous pour le lendemain avec la médecin allemande qui avait traité (!) Laurent; elles se rendirent aussi au lieu de l’accident en filmant avec une caméra numérique un parcours possible; ils lui rendirent là un hommage au nom d’amis commun.
Le lendemain, la médecin ne s’est pas présentée; Rosalie et une ingénieure québécoise, travaillant à Beijing, qui m’avait offerte de l’aide, ont été reçues par une agente de communication chinoise qui tenta de les emberlificoter. Elles en vinrent à se faire menacer d’expulsion par la police, non sans avoir utilisé bien des stratagèmes pour capter tant à l’extérieur que dans la zone verrouillée de la clinique un long clip des lieux d’où Laurent avait réussi à s’échapper.

C’est à l’occasion de cette soirée, que Rosalie me remit la première page d’un journal électronique de Laurent gisant sur le pavé, devant un autobus à deux étages affichant la tenue des olympiques; l’ambassade canadienne avait accepté de lui remettre. Des traits sur la carte topographique de Beijing et les mouvements et la lumière de l’écran du laptop me donnent enfin une vision spatiale des circonstances qui m’ont arraché Laurent,

Le caméraman a bien couvert cette mise en situation avec de bons plans de coupe pendant que Mekki et Alexandre tentent d’apprendre, en même tant que moi, ce qui a pu réellement se passer. Il y a des contradictions entre ce qui a été raconté aux étudiants, ce qu’on a répondu à Rosalie, et le rapport médical en ma possession; nous les partageons; mais nous savons tous que rien de cela ne le ramènera à la vie.
Les autorités médicales veulent éviter des poursuites juridiques quel que soit leur niveau de responsabilité; difficile de mesurer les conséquences financières.
La culpabilité même inavouée force le port d’un masque.

Mais allez donc affronter dans un tel cafouilli un procès à l’autre bout du monde?
Je ne regrette rien, en ce 3e Jour de la Terre, où Laurent a été porté en terre.





Photos prises par Rosalie du building (détruit depuis) devant lequel Laurent est décédé.



***
Mon rythme de montage va-t-il être ralenti maintenant que je dois travailler 5 jours/semaine.

04 avril 2009

MONTAGE 11

Soushiant Zanghanepour a été l'un des plus proches amis de Laurent à Paris. En Chine, ils occupaient la même chambre. Iranien d'origine, ses parents ont immigré au Canada; il est diplômé de l'University of British Colombia et son frère enseigne à l'université McGill. Cet ami travaille actuellement au Simons Centre for Disarmament and Non Proliferation Research, à Vancouver à titre de recherchiste et de responsable de projet sur l'Iran. J'ai fait une entrevue de presque deux heures avec lui.

De ce qu'il raconte sur les trois derniers jours à Beijing, presque d'heure en heure par moment, j'ai sélectionné une vingtaine d'extraits. Il était avec les 4 autres étudiants et l'étudiante qui ont accompagné Laurent à la clinique SOS International, la veille de l'accident. En fait, si une méthode de montage élémentaire est de commencer par jeter au panier ce qui est mauvais, je suis dans une situation difficile: j'ai presque tout conservé de ses propos. Ils sont détaillés, intéressants, personnels; Soushiant se met en scène dans un ordre rigoureux et avec une volonté de contrôle du récit; il sait ce qu'il veut dire et a imaginé comment le dire; il s'exprime dans un registre d'une théâtralité surprenante, joue le jeu du conteur à s'y prendre lui-même et à perdre le fil de sa pensée, admet la partialité de ses perceptions. Je l'ai laissé aller. Ses silences sont éloquents.
Une idée de structure jallit; je pourrais n'avoir que lui comme interlocuteur, comme fil conducteur, comme ligne rouge.
Mais à ce stade-ci, ce ne peut-être qu'une hypothèse...
Il me reste encore d'autres entrevues à décortiquer.
Et celles dont la sélection a été faite sont déjà loin dans ma mémoire.
La difficulté avec le rythme de travail que je m'impose ou que les circonstances m'imposent, actuellement, est que je suis dans une aventure sans limite, exploratoire, obscure.
J'avance à pas de tortue dans la nuit, par instinct, sans autre contrainte que moi-même et un volume inouï de souvenirs...
Mais j'avance.

03 avril 2009

3 ANS

Le texte suivant vient d'être publié dans le Coup d'Oeil, l'hebdomadaire local.

EN TA MÉMOIRE

Laurent,
Il y a trois ans, le 3 avril 2006, nous apprenions
que ton séjour
en Chine
venait de se terminer abruptement.

Ce fut affreux. Ce l’est encore.
Tu méritais mieux; nous aussi.
Chaque jour, cependant, tu es là,
dans nos pensées et notre cœur,
à la maison
et
dans les paysages des Jardins et du Québec

qui t’ont vu grandir.
Ton devenir, interrompu à 22 ans,
nous manque terriblement.
Nous restent les souvenirs
du plaisir de vivre
qui t'a habité de ta naissance jusqu'à la fin.


Ton père François, Michèle, ta mère et ta sœur Gabrielle.

C'est à la fois peu et énorme.
Pour rappeler tout ce qu'il fut.
Que d'afficher ce dépit,
masque d'une impuissante colère .

F.

16 mars 2009

EN MONTAGE 10

Dans la cour intérieure de Sciences Po, Ali Idrissi El Quitoumi, étudiant marocain, parle de sa participation à la cérémonie en hommage à Laurent, au retour de Chine:
''Moi je voulais m'exprimer mais on demandait à chacun de préparer un texte..Moi je voulais pas préparer...j'étais pas là pour dire un beau texte, pour faire de la prose...
J'étais là pour dire ce que je pensais. Je savais pas du tout ce que j'allais dire. Et je me suis dit: c'est bien je vais y aller et je vais dire ce qui me vient parce que je suis sûr que çà c'est authentique et puis j'ai pas envie de préparer un texte même si c'est la première fois que je suis dans cette situation, mais j'ai pas envie de le préparer ce texte et puis je suis arrivé et la première chose qui m'est venue c'est:
JE NE VOUS DIRAI PAS QUE LAURENT ÉTAIT MON MEILLEUR AMI,
MAIS JE VAIS VOUS DIRE POURQUOI JE PENSE QU'IL AURAIT PU LE DEVENIR...
AVEC LE TEMPS."
Et Ali y va de sa démonstration.

Vais-je conserver cet extrait? J'aimerais bien. Mais je n'en sais rien.
Tout est en DEVENIR.

06 mars 2009

EN MONTAGE 9

Ma régularité fait défaut. En fait, c'est surtout mon ordinateur.
À la suite d'une simple mise à jour, il a refusé de redémarrer; j'en ai été privé deux vendredis consécutifs. L'ayant récupéré, il m'a fallu passer une partie de la fin de semaine dernière à reconfigurer mon accès internet; dimanche, j'ai enfin pu me concentrer sur une sélection de prises de la bobine #4.
Celle-ci couvre trois sujets: la visite de l'appartement de Laurent à Paris avec Yumiko, un entretien avec le docteur Didier Destal, psychiâtre, et un autre avec l'initiatrice du voyage en Chine, Sarah Guejd, dans la cour intérieur de Sciences Po.
Je devais être rouillé; seul les deux premiers sujets ont pu être abordés. En fin d'après-midi dimanche, j'étais épuisé. Ce n'est pas grave; je finirais un des soirs de la semaine. Mais, au retour du travail, il ne me reste, à ce temps-ci de l'année, pas suffisamment d'énergie.

Dans l'appartement, qui vient d'être repeint, Yumiko et moi, retrouvons quelques effets de Laurent abandonnés dont les rideaux, des revues et la collection de bouchons de liège. Yumiko y greffent des anecdotes dont elles se rappellent avec beaucoup de plaisirs.

Le docteur Destal a eu la charge de la cellule de crise, mise à la disposition des étudiants par Sciences Po à leur retour de Chine . Je tenais à me faire une idée plus précise du plausible diagnostic qui semblait avoir échappé à la clinique médicale SOS Internationale où Laurent s'était rendu avec eux avant de s'en échapper. Sur la base des informations recueillies auprès des étudiants qu'il a soutenus dans leur deuil, avec précaution, il m'explique ce qui a pu se passer et qui aurait pu être fait.

Hélas, c'est souvent le propre de la jeunesse de ne pas être prise au sérieux quand un drame est à vue.

14 février 2009

EN MONTAGE 8

Les semaines se suivent et ne se ressemblent pas.
Je termine la sélection d'extraits pour l'entrevue que j'ai faite avec Laura Stielke, une autre étudiante; elle est allemande et s'exprime dans un français fluide que je n'ai pas souci d'interrompre.
Nous avions commencé l'enregistrement devant la fontaine de Médicis, au jardin du Luxembourg; un gendarme nous a interrompu; nous n'avions pas d'autorisation. Nous devrions aller à la préfecture du Sénat nous en procurer une si voulions poursuivre. Il allait revenir dans "cinq minutes" et se disait prêt à dresser un procès- verbal si nous étions encore là. Laura n'avait qu'une heure de disponible.
Avec précipitation, il fallait chercher et trouver un autre endroit. Ce fut fait, mais je serais bien en peine aujourd'hui de le retracer. Ce très petit parc encastré dans un triangle de ruelles et d'une école primaire allait me fournir l'ambiance d'un échange fort émouvant dont je viens de tirer neuf plans. Ce sont les plus longs jusqu'à maintenant. Les quatre premiers retracent consciencieusement les moments clés où Laurent a graduellement manifesté sa fatigue et son désarroi. Quand ces souvenirs sont trop à vif, Laura bascule du français à l'anglais...
Les cinq derniers plans découpent notre dialogue en champs contre-champs sur la culpabilité, la prémonition, le réseautage, l'utilité du cellulaire de Laurent à Paris et trois photos prises à Beijing dont elle me fait cadeau.
La description et le contenu de ces éléments sont notés sur des cartons; je pourrai un jour les ordonner à ma convenance. Peut-être constitueront-ils un bloc? À Pékin, plusieurs images m'ont été inspirées par le récit de Laura et pourraient le rythmer. La tentation est forte de jouer avec ces éléments maintenant; il n'est pas exclu que je revienne à cette intuition plus tard. Mais comme il me reste une douzaine d'heures d'autres témoignages à analyser et à découper, je dois surseoir à ce désir.

08 février 2009

EN MONTAGE 7

J'étais très frustré la semaine dernière. De ne pas avoir trouvé le temps de passer par ici pour y glisser quelques mots. Mais surtout parce que je n'avais pas réussi à sélectionner les plans de la 2e bobine du tournage à Paris.
Il s'agit d'entrevues à la fontaine de Médicis aux jardins du Luxembourg avec Barbara Villamate Lopez et Ruben Moreno Zavala. Ces deux étudiants de Sciences Po ont des choses fort intéressantes à me dire; elle est de Sararagosse en Espagne; il est du Mexique. Ils étaient à Beijing. Ils ne s'expriment pas aisément en français; j'aurais dû leur demander de me répondre dans leur langue maternelle et y appliquer plus tard des sous-titres.
J'ai mal mené ces entretiens; je les interromps fréquemment, leur souffle des réponses, évite les silences qui leur permettraient de retrouver la fluidité de leurs propos. C'est épouvantable de faire une sélection dans un matériel ravagé pas mes interventions non avenues; je n'y arrive pas; je dois repousser l'échéance.
Je prends du retard?
Par rapport à quoi? Le temps a peu d'importance. Je n'ai aucune pression extérieure. Ici, le plus difficile est de vivre avec ses erreurs, ses faiblesses, de renoncer à ce que c'aurait pu être si... Je dois oublier l'énergie que j'ai eu à dépenser pour me rendre là... Les contraintes, la détermination, les efforts, les déceptions...
Car ceux et celles que j'aimerais un jour atteindre par le discours que j'élabore n'auront rien à foutre de ces épreuves.
Devant le petit ou le grand écran, on s'abandonne à un récit ; on s'éprouve dans l'écoulement d'un temps qui n'est pas le nôtre et qui pourtant s'adresse à nous. Le présent s'impose. Il n'y a que les amours mortes pour ralentir cette quête intérieure ou la mauvaise qualité de la réalisation pour se précipiter ailleurs.
Aujourd'hui, je me suis replongeai dans ces soixante minutes et j'en ai tiré 13 extraits
totalisant une quinzaine de minutes; je vais pouvoir faire une autre bobine vendredi prochain.

26 janvier 2009

EN MONTAGE 6

Premier petit assemblage du tournage à Paris. 5 minutes: Yumiko retire plusieurs photos collés au mur face à son bureau; elle se prépare à quitter l'appartement de la rue du Dragon dans Saint-Germain-des-Prés. Conversation avec elle au cimetière Père Lachaise devant la tombe d'Auguste Comte; elle ne sait pourquoi Laurent affectionnait particulièrement cet endroit.
La structure de l'ensemble du film me préoccupe. Pour le moment, je sélectionne et ordonne un peu les meilleurs moments et les plus belles images. Je réduis et nomme ces amalgames séquences.
En soirée, Michèle y a jeté un coup d'oeil; elle a trouvé ça joli et touchant. On a aussi regardé ensemble l'allegro du trio pour piano de Schubert Opus 100, interprété par le Groupe La Relêve aux funérailles. C'est simplement magnifique. La première fois que je les avais entendus à l'automne 2005 dans la même église, les premières mesures m'avaient profondément ému; je pensais à Gabrielle et Laurent qui étaient tous deux à l'étranger. L'interprétation qui a été filmée est plus fine et nuancée que celle d'Arthur Rubinstein...
Comment préserver ce document dans son intégralité d'une douzaine de minutes? Il dure une douzaine de minutes...

18 janvier 2009

EN MONTAGE 5

Ça y est. Le disque dur est presque plein.
Toutes les cassettes mini-dv (17) y sont stockés.
J'ai revu le déménagement du 1237 Sainte-Élizabeth, à Montréal,
quand il a fallu vider l'appartement avec l'aide de Fabien et Damien.
Sur une dernière, il y avait quelques plans que j'avais faits de mon lieu de travail, au CLSC de Huntingdon et de l'extérieur de la maison à Hemmingford en décembre 2005; aussi le dîner du 24 décembre avec nos amis qui en choeur avaient accepté de lancer un Joyeux Noël Gabrielle, Joyeux Noël Laurent. Gabrielle était aux États-Unis en tournée avec Cavalia. Le premier Temps des Fêtes sans eux...
Je voulais poster un petit film à Laurent, à Paris, en réponse à celui qu'il nous avait envoyé de là; c'était son premier montage documentaire: le bonheur à Paris et ailleurs qui débutait par Bonjour maman, Bonjour Papa et Bonjour Gabrielle; à la fin Yumiko tricotait au bord d'une fontaine dans les jardins de Versailles. Auparavant il avait aussi monté un petit film d'animation avec deux petites poupées japonaises, rouge et bleu, pendant l'été, pour apprivoiser l'absence de son amour en voyage au Japon. Très drôle et inspiré, sur fond musical de Mr. Blue Sky d'Electric Light Orchestra. Il assemblait ses clips filmés sur sa photo caméra numérique et avait appris par lui-même à les assembler sur son ordi avec IMovie. Honnêtement, il m'impressionnait...
Les technologies médiatiques sont largement accessibles aujourd'hui; les amateurs ont un instinct naturel pour le langage des images; encore faut-il y mettre du temps pour le maîtriser et Lo l'avait trouvé...avec talent.
C'était sans doute la manière charmante qu'il prenait plaisir à expérimenter et à nous faire partager en marchant dans les anciennes plate-bandes de Michèle et moi.

10 janvier 2009

EN MONTAGE 4

Aujourd'hui dimanche, je termine la capture des deux dernières bobines PAL que je vais modifier en NTSC . Je viens, à l'écran, de re-visiter l'appartement de Paris, que partageait Laurent avec Frédéric, un québécois étudiant à la Sorbonne; de re-voir les entrevues avec Sarah Guedj, l'initiatrice du groupe de Sciences Po , avec le psychiâtre qui s'est occupé de certains étudiants, à leur retour en France et avec Ali Idrissi, un autre étudiant du groupe.
Au départ de Lionel, le caméraman, j'ai poursuivi le tournage en NTSC. Il me reste à stocker ces cassettes sur le disque dur; c'est ma prochaine étape hebdomadaire.
J'aurais pu terminer cette autre étape en fin de semaine; sauf qu'hier je suis allé manifester à Montréal pour que cesse le massacre de Gaza. Cette guerre m'habite profondément; elle m'interpelle. Pourquoi?
Au-delà de mes propres convictions, il y a ce souvenir de la dernière fois où Laurent et moi avons discuté de ce conflit.
Il avait fait un travail de recherche très documenté à McGill sur la manière dont avaient été dépossédés de leurs terres les Palestiniens pour donner naissance à Israël; ses découvertes l'avaient stupéfait. Il avait eu une très bonne note. Ce professeur l'encourageait à poursuivre; Laurent hésitait. C'est qu'un autre professeur, dans un cours où il y avait eu un débat , avait été si violemment pris à parti par deux étudiants sionistes américains qu'il avait dû interrompre son cours; ces attaques verbales n'avaient été suivies d'aucune sanction. Suite à cet incident, Laurent appréhendait que l'intérêt qu'il portait aux Palestiniens puisse nuire à son avancement universitaire; il avait été intimidé. Nous avions discuté de l'importance, pour un homme libre, de penser, d'écrire et de parler selon ses valeurs et ses convictions.

***
À vous qui poursuivez vos visites ici depuis près de trois ans, je veux souhaiter un An 9 de Surprises agréables, de Santé et de Sérénité pour faire face aux imprévus.

François

06 janvier 2009

EN MONTAGE 3

J'aurais aimé avancer davantage. Non pas que j'aie participé à un excès de réception du Temps des Fêtes 2008-2009; elles auront été plutôt modestes. Je me suis simplement buté à la résolution d'un problème technique. Il a fallu que j'achète un nouveau caméscope; Hugues m'aurait prêté l'un des siens pour transférer les images de Paris sur un disque dur; cette opération s'appelle la capture; sauf que depuis 2002, le nombre de cassettes mini-dvd accumulée constitue une banque d'archives qu'il m'est impossible d'abandonner; elles n'ont pas toutes été capturées; tôt ou tard, j'aurai besoin de l'une d'elles et vaut mieux avoir un caméscope sous la main pour ce faire. Cette caméra en fait va me servir principalement de magnétoscope; et il est probable que j'aurai à l'utiliser pour faire d'autres images.
J'ai acheté une toute petite Sony DCR-HC52; elle n'est pas haute définition, mais c'était la seule marque qui était en mesure de lire les cassettes enregistrées à Paris en PAL; Samsung et Canon n'y arrivait pas. Ce magasinage a donné lieu a de multiples aller-retour sur la Rive-Sud. Essais, erreurs, déballage, remboursement, rachat...
Je n'étais pas au bout de mes peines. Le paramétrage du logiciel utilisé pour le montage Final Cut Pro est complexe et, pour le moment, je n'arrive pas à capturer les images selon la formule habituelle. J'ai trouvé une façon avec IMovie; mais il me faut doubler les opérations pour y arriver.
Finalement, depuis hier les premières images de Paris sont stockés et prêtes à être manipulées. Passons sous silence, les péripéties entourant l'achat d'un autre disque dur.

***
Mes opérations d'écritures se sont limitées à répondre aux Voeux qui m'avaient été transmis par courriel ou par Facebook. Ceux d'une amie de Laurent à Science Po m'ont touché particulièrement: il y a encore des images qui me parviennent.

17 décembre à 17:02
Cher François,

Je voulais prendre l'occasion de vous remercier pour votre message et pour le petit panda que vous m'avez envoyé lors de mon anniversaire en novembre. Merci beaucoup, c'était tellement gentil de votre part d'avoir pensé à moi et je l'ai lu, comme j'ai lu le message de l'année passée, avec un grand sourire sur le visage.

Je pense souvent à vous et à votre famille aussi. D'après le peu que j'ai connu de Laurent, de vous, et ce que j'ai lu sur votre blog (que je lis très fidèlement, parfois avec des larmes, parfois avec des rires, parfois avec fascination, toujours avec appréciation pour le regard unique et précieux que vous portez sur la vie et les êtres humaines), vous êtes vraiment des gens d'une rare qualité. (Désolée, après trois ans en France mon français est toujours aussi pénible.)

Je ne sais pas si ça vous intéresse, mais il y a rarement un jour qui passe où je ne pense pas à Lo. J'allume une bougie chaque année pour son anniversaire, et même si je ne crois pas en dieu, je dis une petite prière pour lui chaque fois que je me retrouve dans une des belle cathédrales qui se trouvent partout ici. C'est une prière de remerciement, de joie, et d'espoir : tout ce qu'il représentait pour moi. Et j'essaie de partager cette flamme d'espoir et de joie de vivre tant que je peux: chaque fois que je rencontre quelqu'un en qui je vois un peu de cette mélange de gravité, curiosité, respect, taquinerie, et joie...je leur raconte l'histoire d'un ami à moi, et pourquoi ce n'est juste pas la peine de stresser dans la vie, même si c'est facile à faire, et comment il faut embrasser le ciel chaque matin, et apprécier chaque instant et chaque personne qu'on a la chance de connaître parce qu'elle est tellement précieuse et tellement belle, cette vie, quoi que remplie de luttes et de solitude aussi.

Je voulais aussi partager un vidéo avec vous que je viens de revoir en nettoyant mon ordinateur.
video

...Je m'excuse d'avance pour le langage un peu grossier, on était tous, bien evidemment, un peu bourrés.... Cela devait être le 15 février 2006, car c'était l'anniversaire du frère de mon ex , il a le même anniversaire que mon petit frère. Il y avait aussi un ami à Marc, Adrien, ainsi que Yumiko, une cousine des R. et une Mexicaine qu'on ne voit pas. J'étais en train d'embêter Laurent avec un petit tournage de video alors qu'il mangeait du gateau que j'avais préparé pour l'anniversaire de Marc. Ça s'appelle un "texas sheetcake," normalement le glaçage pour ce gâteau se fait avec un ingrédient qui s'appelle "buttermilk" mais comme je n'en avais pas à paris j'ai rajouté un peu de vinaigre blanc au lait avant de mélanger le glaçage, je crois que tout le monde l'a beaucoup apprécié ce soir là. C'était la soirée où j'avais demandé à Laurent de me raconter des histoires de son enfance : j'étais captivée par l'image qu'il créait avec ses mots, je voyais presque les champs et les villages au Canada où il apprenait l'anglais avec son ami d'enfance.

En tout cas, j'espère que ce message vous retrouve en bonne forme, je souhaite tous mes voeux de bonheur et de paix pour l'année 2009 à vous et à votre famille.

Bien cordialement,

Katherine


5 janvier à 10:35
Chère Katherine,
Comme vous le voyez, il me faut aussi beaucoup de temps pour répondre. Votre message m'a fait énormément plaisir. Votre français est d'une très grande qualité; je comprends mal ce que vous lui reprocher; je m'estime chanceux d'avoir le privilège de faire votre connaissance en héritant d'un tel témoignage.
Cela confirme à quel point Laurent savait s'entourer d'amiEs exceptionneLLEs...et profiter de toutes les occasions de faire la fête. Il avait de qui retenir.
Merci beaucoup pour le clip; je le garderai précieusement et le partagerai aussi via le blogue qui lui est dédié...
Je souhaite que l'An 9 soit pour vous, rempli de Surprises agréables, de Succès dans vos entreprises et de Sérénité pour faire face à tous les imprévus...
Si jamais vous venez au Québec un jour, faites-le moi savoir... j'aurais grand plaisir à faire encore plus ample connaissance avec la grande dame que vous êtes en train de devenir...
À+
François


21 décembre 2008

EN MONTAGE 2

C’est le 3e Noël que je devrai passer sans une présence manifeste de Laurent.
Il n’y a pas de lettre, ni de carte postale à attendre. Pas de téléphone, pas de courriel.
Le 24, avant de nous rendre réveillonner chez des amis, j’irai avec Michèle allumer une lanterne sur sa tombe; je lui redirai une fois de plus à quel point il me manque.

Aujourd’hui, sans le revoir dans son ensemble, j’ai terminé un 1er assemblage de l’hommage qui lui a été rendu à l’église d’Hemmingford. Même s’il me reste du temps libre, je ne me sens pas en mesure de toucher au matériel du cimetière.

Il pleuvait. Le ciel s’en était mêlé. Derniers adieux de sa famille et de ses collègues de l’université McGill. La famille est partie en premier. Sont restés autour de Yumiko tous ces jeunes de nationalité et de couleur différentes, à se recueillir selon leurs traditions. Certains jettent des fleurs, d’autres de la terre; il y a celles qui prient; ceux qui n’osent s’approcher de la fosse. Plusieurs plans sont remarquables : cinq étudiants vêtus de noir à l’écart comme une haie d'honneur; des grains de terre qui restent collés au creux de la main ou que l’on essuie sur son pantalon; une larme au bout du nez.
Comment travailler dans l’intimité du chagrin et de la déchirure?

Cette sélection sera pour la prochaine fois.

15 décembre 2008

EN MONTAGE


Le 5 décembre, Laurent aurait eu 25 ans.
Tom Whyte est venu souper; c’était son ami d’enfance du voisinage.

La semaine auparavant, j’avais loué un magnétoscope avec lequel j'ai pu transférer sur un disque dur le matériel qu’avait filmé Serge Giguère et sa fille Catherine, à l’occasion des funérailles , ainsi que celui tourné en France et en Chine.
Deux DVD avaient été gravés à l’ONF, avec la complicité de Nicole Hubert, une productrice des Productions du Rapide-Blanc. Malheureusement, le code temporel n’y était pas inscrit; il m’était impossible de synchroniser les deux caméras qui avaient pourtant roulé simultanément.
Grâce à mon ami Hugues Tremblay, j’ai compris que je n'avais d'autre choix que de retracer les originaux. Ça prit le temps qu'Il fallait. Il me reste encore à stocker les images qui ont été filmées à Paris par Lionel Cauchois, un cousin de mon filleul Alexandre; n'ayant pu programmer adéquatement le magnétoscope loué, l'opération de transférer ce matériel enregistré en PAL se fera plus tard. Hugues va me prêter sa caméra pour le faire. La mienne a rendu l'âme. Elle m'accompagnait depuis février 2002 et avait servi entre autre sur l'Atlantique.

J’avais trop hâte de débuter enfin le montage du film que je veux faire sur Laurent.
Le 7 décembre, j’ai commencé par les funérailles.
Serge et Catherine ont vraiment couvert l’événement avec beaucoup de sensibilité et de générosité.
Je veux y aller au rythme de l'énergie dont je dispose. C’est commencé. J'ai assez procrastiné.

***

Entendu cette semaine à la radio, une entrevue du comédien français Patrick Chesnay qui a perdu son fils en octobre 2006 dans un accident routier. Il a fait un film , fondé une Association et écrit un livre qu'il vient de lancer.

IL EST OÙ FERDINAND? ou Journal d'un père orphelin.
Mon fils Ferdinand s'est tué sur le périphérique à 3 h 19 du matin, le vendredi 13 octobre 2006. Il avait eu vingt ans la semaine précédente. Le 5. Il ne conduisait pas mais le conducteur avait bu. Ils se sont embarqués dans le mauvais sens du périphérique. Le lendemain de son enterrement, où il y avait eu une succession de célébrations très belles, un ami m'a dit que grâce à cette journée, Ferdinand avait vécu quelques années de plus. Cette réflexion m'a beaucoup troublé. J'ai alors décidé d'essayer à mon tour de faire vivre mon fils en écrivant au jour le jour tout ce qu'il me restait de lui. Au fil des tournées en province, des villes, des rencontres, des événements, des tournages de ma vie d'acteur, j'ai noirci des feuilles et des feuilles, où je racontais son enfance, son adolescence, nos rapports, l'incommensurable chagrin. C'est un ouvrage écrit comme ça, comme ça venait... Un ouvrage fait, je crois, de douleur et d'amour. Un ouvrage pour permettre à Ferdinand, mon fils bien-aimé, d'exister quelques années de plus. Peut-être.

http://www.myspace.com/associationferdinand

28 novembre 2008

VOUS CONNAISSEZ ROSALIE-ANNE?

Dans l’affluence au salon funéraire, j’avais croisé Rosalie-Anne sans l'avoir particulièrement remarquée. Quelqu’un y avait perdu sa montre. C’était elle.
Le premier vrai souvenir que j’aie d’elle remonte plutôt à la soirée qui a suivi l’hommage de l’université McGill. Rue Saint-Élizabeth, à Montréal, une vingtaine d’étudiants s’était retrouvée à l’appartement de Laurent où logeaient ses amis Sébastien, Fabien et Paul; y étaient encore entreposées ses affaires, depuis son stage à Paris. Yumiko étaient là affectivement entourées de ses amies. Les gars avaient commencé à boire, ; je faisais leur connaissance. Chacun avait apporté un plat.
Ce soir-là, Michèle se souvenait que Rosalie avait perdu sa montre et me la présenta à nouveau. Étudiante en droit, elle me raconta comment elle avait connu Laurent par hasard à la bibliothèque de McGill. Ils s'étaient spontanément liés d'amitié. Nous étions fin avril.
En juin, Rosalie-Anne et sa famille firent un voyage en Chine. Elle m’offrit de ramener de Beijing les informations qu’elle pourrait trouver soit à l’ambassade canadienne, soit à la clinique SOS International; à cette fin, je la munis d’une procuration l’autorisant à agir à ma place; elle voulait rapporter les premières images de l’environnement dans lequel Laurent avait passé ses dernières heures. Je voulais savoir s’il y avait des découpures de presse. Pourrait-elle vérifier si le temps écoulé entre la fuite à pied de la clinique et le lieu de l’accident était vraisemblable. L'heure de sa disparition déclarée à l'ambassade par la Clinique était contradictoire avec celle obtenue de l'ambassade. Y avait-il une explication?
Pour éviter qu’elle ne se retrouve seule dans cette aventure, je la mis en contact avec une amie de Pierre B., un co-équipier avec qui j’avais traversé l’Atlantique en 2003; celle-ci travaillait à Beijing et m’avait déjà relayé par courriel des rumeurs recueillies dans son entourage.
Je retrouvai Rosalie-Anne à Paris, fin juin; elle y travaillerait pendant l’été. J’étais là pour enregistrer sur vidéo le témoignage des étudiants de Sciences Po qui avaient accompagné Laurent en Chine. En dînant sur une terrasse dans Montmartre, elle me raconta sa visite fort émouvante au lieu de l’accident; sa mère l’accompagnait; certains faits leur apparaissaient invraisemblables et intrigants. Le lendemain, une visite à la clinique avait failli mal se terminer: elle et l’amie de Pierre furent expulsées et menacées de dénonciations à la police pour avoir pris des images sans autorisation. Les clips vidéo et les photos avaient été transférées sur CD; je devais voir ces images plus tard chez un autre étudiant de MGill à Sciences Po et ami de Rosalie-Anne : Mekki. Il y aurait d’autres collègues de Laurent; j’en profiterais pour recueillir leurs commentaires avec Lionel, un caméraman professionnel qui avait accepté de m’accompagner bénévolement pendant trois jours dans cette démarche.
Ce fut touchant. Elle avait rapporté une grande carte de Beijing et une photocopie noir et blanc d’une découpure de presse avec photo. Cette image donnait une nouvelle réalité à un accident que nous n’avions pu jusque là, que soumettre au pouvoir de l’imaginaire. Avant de me remettre cette découpure, Elle m’avait demandé si je savais comment Laurent était vêtu le jour de l’accident.
Jeans et polar noir.
Rosalie-Anne voulait se convaincre – elle en doutait encore – que le corps étendu sur l’autoroute que l’on pouvait voir de loin devant l’autobus était bien celui de Laurent. Pendant près de 45 minutes nous avions tous les yeux rivés à l’écran de l’ordinateur portable. Les photos étaient éclairantes. Les clips vidéo nerveux. Entre de longs silences, Rosalie-Anne ajoutait des informations pertinentes.
Je pus enfin voir le building devant lequel l’irrémédiable s’était produit. C'était plus qu’une adresse dans un rapport de police. Un repère.
Je serais toujours reconnaissant à Rosalie-Anne d’avoir pris le risque de me rapporter ces images réconfortantes. Elle me laissa le matériel pour en faire une copie, en me signalant que se trouvait aussi sur les disques compacts d’autres images de son séjour familial en Chine. Pour moi, c’était un cadeau qui valait tout l’or du monde. Des archives qui seraient intégrées au prochain film que je voulais faire en gestation.
De retour au Québec, ce furent les premières images que je regardai avec Michèle.

Puis, elles disparurent.
Avec celles des funérailles, c'étaient les premières que je voulais stocker sur mon ordinateur pour amorcer le montage.
Je ne retrouvais plus le CD. Je fis un grand ménage.
Aucune trace. Une grande perte dont j'étais responsable.
Je regrettais de ne pas avoir pris soin de sauvegarder cette précieuse cassette dès l'arrivée.
Toutes mes filières et dossiers furent passées au peigne fin. Comment ne pas se souvenir de l’endroit précis où, ce matériel avait été déposé. Je l’avais bien caché.
J’examinai la séquence tournée dans l’appartement de Mekki. Je pouvais voir la pochette de plastique verte transparente, l’opération d’insérer le CD dans l’ordinateur portable sur la table du salon, quelques images sur l’écran. Il me fallait trouver ce CD.
J’examinai dans mon lecteur le contenu de toutes les pochettes et cassettes quelle qu’en soient la couleur et l’inscription.
L’aurais-je jeté à la poubelle par mégarde? C’était ma pire appréhension.

Au printemps, Rosalie-Anne passa faire un tour à la maison; elle venait reprendre possession des CD; je ne puis que lui dire qu’ils étaient quelque part dans la maison, que je les avais égarés et que je continuerais à les chercher. Elle affirma que ce n'était pas grave, que je les retrouverais certainement.
Je recommençai à scruter tous les recoins de ma pièce de travail avec le plus de minutie possible. Il ne me restait qu’une étagère à inspecter une autre et dernière fois. Je n’osais pas recommencer de peur que je dusse conclure qu’elles étaient irrémédiablement perdues.
Cette disparition m’a obsédé pendant deux ans.
Je traînais cette perte comme un boulet. Pour les photos de famille de Rosalie-Anne. Pour ce dernier lien spatial que j’avais réussi à établir avec mon fils.

Quelque part, cette disparition pesa lourd dans ma décision d’aller à Pékin au printemps dernier. Il me fallait des images de là-bas. Je n’avais plus rien à me mettre sous les yeux.

Au moment de terminer le récit de ce voyage à Beijing, je me demandais comment j’allais poursuivre l’entretien de ce blogue. J’avais comme plan de raconter la démarche de faire le film entrepris dans les jours qui ont suivi le décès de Laurent. Je me sentais presque d’attaque. Il fallait bien que je finisse par me jeter à l’eau. Les images de Rosalie-Anne et de sa copine me manquaient malgré celles que j'avais ramenées; j'avais encore une raison de ne pas plonger.

Ce jour-là, Michèle discutait avec sa mère au téléphone de la façon de remplacer par un autre appareil, le iPod que nous lui avions donné à Noël .
Il n’y a plus de baladeur sur le marché.
Peut-être un lecteur de disque portatif ferait l’affaire.
Laurent en avait un; fonctionnait-il encore?

Elle monta dans la chambre de Laurent et en descendit avec trois CD. Ceux de Rosalie; ils étaient rangés dans une boite de carton remplies des cassettes vides de sa musique.

Courriel immédiat à Rosalie-Anne. Ça y est. Michèle les a retrouvés.
Ouf!!! Quel soulagement!

On se retrouve au téléphone.
Les envoyer par la poste…Pas question.
Quand est-ce qu’on se voit?
Nouveau hasard : Rosalie-Anne vient près de chez nous dans une dizaine de jours. Concert populaire : Classique et West Side Story, à l’église de Saint-Chrysostome, avec l’Orchestre Symphonique de l’Isle. On se retrouvera là.

Rosalie-Anne joue du violon.

C'était à l'Action de Grâce.




02 novembre 2008

REMERCIEMENT

Il arrive qu'en allant rendre visite à Laurent au cimetière quelqu'un soit passé avant.
Un bouquet a été laissé. Une carte.
À cause de la calligraphie ou une interprétation erronée, la provenance parfois nous échappe. S'amorce une quête: hypothèse, communications téléphoniques,
courriels, le tchat de Facebook; des bouteilles à la mer. Chacun ses jeux. C'en est un
À chaque fois cependant, c'est comme-ci de la grande visite inattendue
avait frappé à la porte. Quelle agréable surprise!!!
Nous ne sommes pas seuls en son souvenir.
Seuls à assumer le poids de sa disparition, sa perte.
Une manifestation de solidarité.
Un don de temps pour la mémoire.
En ces jours où les USA annoncent en avoir une vivante,
un gros merci à la maman de Christophe Fortier-Guay,
un des rares amis québécois encore à Paris.
Il y travaille maintenant.
Elle est passée par chez nous.

19 octobre 2008

FINALE

En soirée, j’emmène dîner Xiao et Alyssia, deux jeunes étudiantes qui avaient fait connaissance avec Laurent à l’occasion du MUN. À ma demande, elles ont choisi le restaurant. C’était l’un des préférés de Mao qui y aurait mangé avec Nixon, en 1972. Malheureusement, des deux premiers plats, spécialités de la maison que nous choisissons, il n'en reste pas au menu. Ce que l’on choisit est quand même convenable et abordable. Les étudiantes savent que nous devons passer à mon appartement après le repas; je veux faire une entrevue et leur montrer les photos du MUN qui sont dans l’ordinateur de Lo. Mais, chaque fois que je viens pour leur adresser la parole, je me mets à tousser. Je suis très fatigué et de plus en plus. Je ne m’endors pas, mais je sens bien qu’il me reste très peu d’énergie. Plus le repas avance et plus il m’est difficile de poser des questions, de faire la conversation. Je peux à peine parler. Elles m’entretiennent abondamment de leurs études, de leurs parents, de leurs amis; Alyssia a une amie qui étudie le cinéma. Elles n’ont pas l’air de se douter le moins du monde comment je me sens las.
Nous ne nous attarderons pas au restaurant. À la descente du taxi, au bas de mon appartement, je sens qu’elles sont disposées à monter. Je suis au bout de mon rouleau; je ne vois pas comment j’arriverais à monter au quatrième, installer le trépied, la caméra, le micro et poursuivre cette conversation. Je renonce à mon intention de ramener d’elles des images et de partager celles de Laurent. Je suis exténué. Je leur explique avec le filet de voix qu’il me reste ma déception de devoir les quitter ainsi. Elles semblent déçues; il est à peine 21h00. Je suis au bout de mon rouleau; je suis allé au bout de mes ressources. Nous devrons en rester à ces dernières embrassades.
Au réveil, je suis complètement aphone et dois rentrer ainsi au pays.

13 octobre 2008

LE BASTION MERVEILLEUX DE SYLVIE

On est samedi. Je pars demain.
Pendant la préparation de ce voyage, j’ai pris contact avec deux étudiantes chinoises qui étaient sur le même comité que Laurent (DISEC). Yue Xiao, par sa carte d’affaire. Par hasard, j'ai repéré Sylvie Luk sur Google. Je tentais de retracer le site officiel du World MUN 2006. Hélas, autant du côté de l’Université de Péking que de celui Harvard, le site officiel a été aboli, détruisant ainsi données, forum, opinions, enjeux. Étonnant tout de même de supprimer l’histoire de la première simulation onusienne à se tenir en Asie!!!
Ce n'est pas tout. Malgré plusieurs demandes auprès du président du Comité, Aneesh Venkat, pour obtenir la résolution finale à laquelle Laurent avait contribué, malgré les promesses répétées de ce président, le résultat ne m'a encore pas été acheminé.
C’est pendant cette recherche que je suis tombé sur le blogue de Sylvie Luk: Le Bastion merveilleux de Sylvie, http://kcreed.spaces.live.com/
Toujours actif, elle l'a créé en octobre 2005.
Au 28 mars 2006, je retrace ce texte dans ses archives.

I know nothing but I am learning
To Address A thing or Two in My First Havard MUN
2nd day in Havard MUN.
Dying, confused, dull, painstaking, shocking.
A mixed feeling game.

Having never thought of a culture shock to appear on me,
but now I come up with one.
Never think of everything too ideally,
never treat everything too ideally.
Don't think of an excuse for yourself to cover up your done mistakes,
don't think it is nature you're weaker than others cuz you're young.
If you are, so are they.

The "I know nothing but I am learning" attitude really deserves recommending.
But I have got to change.
Bitter change.

realizing that all the years gone were actuall spoiled is bitter.
Bitter still to carry out certain adjustment that you may never know if they'll be right or wrong unless for another 20 years.
Quite challenging and tough.
But I have to do it.
Just for another unknow maybe brilliant years to come.

3rd day in Havard MUN.
Continue to feel dying,desperate,but less confusion.
They're trying to address something that I've never heard before,
and I decied that I'm not gonna say anything in front of the crowd.
For today, and the following days.
Just try to bear the uncomforts in this committee.
Quit the 4th session in the afternoon.

4th day in Havard MUN.
I start to feel much relaxed,
cuz I know I'm not the worst and I do learn.
There's so much to learn which is obvious,
however in the mean time,
I feel that I've got little reason to be humble as I did in the previous days.
Being put in a world which is full of English or whatever non-native languages,
I will manage to speak it fluently so as to fully express myself.
And I have done whatever I can to the best I can offer,
expect for my impolite absence yesterday.

Final day in Havard MUN.
The 2nd resolution which is drafted by the Latin America and Afican group is passed.
I didn't know if it is just kind of a matter of form or,
delegates finnally reached a world-wide agreement upon disarmament.
Comparing to other commitees,
DISEC seems to be a bit pale.
People kept expressing their own opinions without listening to others in a sense.
But, Adriana, the Venezuela girl remained enthusiastic all through the time.
I adored and appriciated such kind or girl who's gonna embrace the whole world rather than embrace herself.
Try harder to be a girl like this in the following 2 years.
I will try.
Yes, I will, definitely.

Now I'm gonna talk about something exactly to the point to address a summary for this torturing week in Havard MUN.
今晚终于结束了整个MUN,至少,形式上是的.
Lovely Night Club真的很棒,很正规而且很有规模,只是花了我96RMB...有点为广大吃不上饭的中国贫苦人民呐喊的感觉---没想到参加个学术性的活动也要被外国人剥削...由于Adia和我还有两位男士都觉得"忒"没有意思,所以我们四个就只好回来了...有点灰溜溜的老处女找不到人投靠的感觉...
Anyway, it finally marks the end of a unforgettable international competition. Since I have so much to deliver, that I hardly don't know where to start with. So I now decide to talk about them bit by bit, ppl by ppl.
On est samedi. Je pars demain.

L’Adriana dont elle parle était dans l’équipe de Laurent.
Je communique donc sans gêne avec Sylvie par courriel. Elle m’avoue ne pas avoir connu Laurent mais m’invite à la rencontrer quand je serai à Beijing. Nous nous retrouvons donc ce 14 avril au Palais d’été.
Je suis là vers 13h30. Nous nous sommes donnés rendez-vous à la Porte de l’Est. Seul, blanc, grand et âgée, elle me repère facilement. Elle a un cadeau pour moi. Je ne l’ouvrirai que plus tard; j’ai lu dans un guide touristique que c’était la coutume en Chine de procéder ainsi.
Passer tout l’après-midi dans ce jardin enchanteur, classée en 1998, Patrimoine mondial par l’UNESCO, aux côtés d’une universitaire m'offre le plus beau moment de ce voyage. Sur plusieurs des sujets abordés, j’ai le sentiment que Laurent m’aurait tenu un discours similaire.
Elle étudie en relations internationales, mais voudrait gagner sa vie avec la photographie. Ses parents préféreraient qu’elle soit en administration. Nous échangeons sur le contexte mondial, sur l’environnement. Elle maintient que son gouvernement considère prioritaire de contrer la pollution.
Son anglais est meilleur que le mien.
Elle rigole franchement de moi, quand voulant faire état de mes connaissances historiques sur "la contradiction principale et l’aspect principal de la contradiction" et croyant citer Mao, je me fais vertement corrigé; il s’agirait plutôt de Marx.
Une seule question l'a un peu agacé.
-Croyez-vous que le gouvernement Chinois veut encore ériger une société sans classe?
-Ça ne m’intéresse pas de parler de ça.
Inutile de poursuivre.
Elle s’inquiète pourtant de l’individualisme croissant et de l’importance accordée au statut social. Tout le monde envie celui qui affiche le plus de possession; ce que l’on a, a préséance sur ce que l’on est et sur ce que l’on pense. Ici, comme ailleurs règne désormais la consommation. L’argent apparaît maintenant comme la valeur la plus importante. Elle se préoccupe aussi de la vitesse à laquelle les changements s’opèrent même si c'est avec une certaine fierté
qu’elle voit son pays rivaliser avec l’Amérique en urbanisme, architecture et économie.
J’ai l’impression que sa plus profonde appréhension concerne les effets de la mondialisation sur l’identité culturelle chinoise. Leur mode de vie est affecté. Surtout en ville, il est vrai. C’est saisissant de voir venir vers soi des centaines de personnes toutes vêtues différemment , au goût du jour, comme sur la rue Sainte-Catherine ou sur les Champs Élysées; il y a 20 ans, elles auraient toutes été habillées pareil. Je m'étonne de la franchise, de la spontanéité et de la liberté avec laquelle elle s'exprime.
Après avoir déambulé dans les galeries et temples centenaires, gravi les collines érigées avec la terre des lacs creusés, longé des allées bordées de cerisiers en fleurs, enjambé un bras d’eau par le pont aux 17 arches avec ses balustrades sculptées de petits lions en pierre à tous les 10 pas, contemplé les cerfs-volants dirigés par des personnes âgées en fauteuil roulant, surveillé l’accostage des gondoles du lac Kunming, il faut rentrer. Déjà 17 h 00 heures. Sylvie me ramène à un grand boulevard où il me sera plus facile de prendre un taxi; en s'y rendant, elle me montre la grande École des cadres du Parti.
Dans ma chambre, je déballe le cadeau : deux livrets de papiers découpés folkloriques.

05 octobre 2008

PEKING UNIVERSITY

Étrangement, je me promène dans cette ville en toute sécurité.
En ce vendredi après-midi, j’entreprends calmement un autre pèlerinage : l’université de Péking. Il me faut visiter l’amphithéâtre dans lequel s’est tenu le Disarmament and International Security Committee (DiSec) dont Laurent faisait partie; l'emplacement de sa tenue est numéroté par le chiffre 8 encerclé, en plein centre de la carte du campus, au verso du Manuel de la conférence. Rappelons que ce 15e WORLD MUN est organisé sous l'égide de Harvard University.
Caméra en main, je descends de taxi en face de la bibliothèque universitaire, un immense bâtiment, sis en plein centre du campus. Le trottoir est tellement large que deux véhicules s’y sont garés parmi une collection de bicyclettes. Après avoir gravi une vingtaine de marches, j’y entre, croyant pouvoir parvenir de l’intérieur au Hall de lecture du sud, portant ce numéro 8.
À l’entrée, entre deux immenses portes, une vitrine d’objets perdus à laquelle je jette un coup d’œil : cahiers de notes, souliers de courses, cartes d’identité, casquettes, foulards, crayons, calculatrices, porte-documents, menues monnaies…Quelques autres marches, d’autres portes, et c’est aussi silencieux que dans une cathédrale, bien qu’y circule une trentaine de personnes. Pendant que j’examine la vastitude de ce hall d’entrée, un gardien attend que je m’approche de lui. Je finis par lui indiquer l’endroit que je cherche à l’endos du Manuel de la conférence. Il me fait signe de ressortir et de prendre à droite; c’est sur le coin de l’édifice, comme sur le plan. Bonne idée, puisque de cette terrasse, devant les portes centrales, j’aperçois l’étendue de la large avenue qui se perd au loin, en direction de l’ouest de la capitale, dans le brouillard retombé. L'avenue des Champs Élysées, l'air de rien!!!
Au coin sud de la bibliothèque, déception. La porte vitrée est barrée. Je jette un coup d’œil. Personne. Je frappe de petits coups à deux reprises, avec ma bague. Un vieux monsieur apparaît, suivi d’un plus jeune. Ils viennent m’ouvrir. Ne parlant pas anglais, je leur montre mon trépied de caméra leur faisant signe que je veux filmer dans l’amphithéâtre, repéré sur la droite, grâce à une des trois portes ouvertes. Ils m’accompagnent; le vieux monsieur va mettre l’éclairage et sort avec son acolyte, me laissant seul dans cette salle vide.
Nouveau silence. C’est en ce lieu, que mon fils s’est épuisé à débattre des meilleurs protocoles pour prévenir la transmission d’armements et de technologies nucléaires à des organisations terroristes, sous l’œil vigilant de MERRIL LYNCH & CO, commanditaire officiel.*Je m’installe et fais quelques images de cette salle vide un peu religieusement, je dois le dire.
Et voilà que le jeune chinois s’amène à mes côtés, avec une caméra qu’il s’empresse de monter sur son trépied, pointée en direction de la scène. Que fait-il là? Son appareil me semble beaucoup plus perfectionné que le mien. Il me signale en geste qu’il est impressionné par la dimension miniature de la mienne. Quelle étrange situation? Il doit bien se demander en quoi cet auditorium vide peut m’intéresser. Mais comment lui expliquer ce que je fais là?
Pendant que je me plie armes et bagages, il fait de même et me tend la main en guise d’adieu sans doute. Il va éteindre.
En me retirant, je réinstalle le trépied, près de la sortie.
La lumière du jour éclaire le hall par un mur constitué de grandes baies vitrées; deux plantes tropicales en santé, vigiles silencieuses de tant de brouhahas passés et à venir, font face aux portes maintenant closes. J’ai atteint mon objectif. Je marche dans les traces de Lo et emporte avec moi ce souvenir.
À la sortie, à droite, des sons extérieurs de basketball.
Je vais m’arrêter là. Au travers de la clôture grillagée, à la main, je capte d’autres images de jeunes hommes dans la vingtaine se disputant en équipe un ballon à enfiler avec adresse dans un panier suspendu. C’est Seb, l’ami de Lo sur Sainte-Élizabeth, qui serait content de voir comment les universitaires de Beijing se débrouillent au basketball.
Pour moi, c’est le son d’un ballon qui bondit sur un panier orange, acheté chez Canadian Tire, fixée à la remise arrière de la maison, qui fuit sans que je puisse le rattraper. Lo en a passé des heures à dribler et à s’élancer dans les airs autour de ce cercle magique avant d’aller parfaire ses feintes avec ses amis du village Carlos, Bryan, Olivier, Christian dans la cour de l’école Saint-Romain. Comme il en a passé des heures avec la carabine à plomb d’Olivier, son arc, ses bâtons de golf, son bâton de hockey à viser des cibles avec le plus de précision possible en attendant l’appel du souper!!!
Une longue marche, la mienne, autour d’un lac dans le grand parc au nord de la bibliothèque où l’on peut lire en latin et en chinois le nom de différentes espèces d’arbres sur des piquets, se termine sur banc libre. De temps en temps, une bicyclette passe devant et trouble le regard que j’ai sur la pagode d’une île en face.
Si Laurent avait pu prendre le temps de s’arrêter là, il serait encore vivant.
Hélas!!! La jeunesse a d’autres cibles à viser et pulsions à satisfaire.

*Intégral du Manuel de conférence: "With client assets of approximately US$1.8 trillion, Merrill Lynch is the leading planning-based financial advice and management firm for individuals and corporations. Through Merrill Lynch Investment Managers, the company is one of the world's largest managers of financial assets, with assets under management of US$544 billion." Page 12.

Bank of America Buys Merrill Lynch, Creating Unique Financial Services Firm

Combines Leading Global Wealth Management, Capital Markets and Advisory Company With Largest Consumer and Corporate Bank in U.S.

Charlotte, September 15, 2008 — Bank of America Corporation today announced it has agreed to acquire Merrill Lynch & Co., Inc. in a $50 billion all-stock transaction that creates a company unrivalled in its breadth of financial services and global reach.

RIEN À VOIR AVEC LA CRISE FINANCIÈRE AUX USA, C'EST SÛR.


28 septembre 2008

SINOFILE SUITE

Vendredi matin. Le restaurant que j’ai repéré le premier jour, tout juste à droite du stationnement face à l’entrée du bloc, est en fait un salon de thé. Ce ne doit pas être là que Laurent a pris son dernier déjeuner. Je marche et découvre le Jardin Central qui fait face au Beijing Palace, séparé par un grand stationnement d’où arrivent et partent les bus touristiques. Des poiriers, cerisiers et pommiers en fleurs me donnent l’occasion de réaliser que j’aurai la chance de vivre deux printemps cette année. Un large et grand escalier mène à un hall déjà rempli de congressistes. Derrière les portes entrouvertes, je jette un coup d’œil : une immense cafétéria avec au plafond un non moins immense candélabre de verres tentaculaires rouge, jaune et orangée. C’est de là que Laurent est parti chercher des bouteilles d’eau à ses amis pour l’excursion à la Grande Muraille qu’il a organisée la veille avec Jan-Christophe; mais, il ne revient pas se présenter au départ; on l’attend plus d’une heure…Quand on le retrouve en fin de journée, il est dans un tel état de fatigue qu’il accepte d’être conduit à la clinique SOS International.
Mais qu’a-t-il fait ce jour-là? Il se serait baladé en taxi. Durant plus de cinq heures!!!
Que lui est-il advenu pendant cette subite disparition? Je résiste à renoncer d’éclaircir ce mystère. Ses amis autours n’y ont pas réussi.
Il aura emporté ce secret dans la tombe.
J’avale une bouchée et fais provisions de fruits pour la journée avant de regagner l’appartement.
À 9h00, je téléphone à Sinofile et fait part à Wang Xudong de mon insatisfaction sur la quantité d’articles identiques qu’il m’a refilés et lui demande le remboursement de la moitié de la somme. Il s’excuse poliment et veut en discuter avec son patron. Quelques heures plus tard, il me rappelle en m’expliquant que j’ai effectivement raison, qu’il n’avait pas eu le temps de vérifier le travail donné à un sous-contractant et accepte de rembourser le quart de la somme : une centaine de dollars.
Ais-je le choix, je pars dimanche? Un chèque me parvient à la fin de la journée. Les banques sont fermées. Pourrais-je l’échanger demain; à l’hôtel, pas question. Autre téléphone. Monsieur Wang m’affirme que oui. Dans les faits, ce sera non. Je fais des pieds et des mains dans une succursale de la Banque de Chine. Les comptoirs des banques commerciales sont fermés les fins de semaine.
J’en serai quitte pour l’encadrer de retour à la maison.

07 septembre 2008

SINOFILE

En soirée, je passe par la réception me faire indiquer l’endroit dans l’hôtel où il est possible de louer du temps sur internet. De l’autre côté du hall.
Sur Hotmail, viennent d’entrer les clips de SinoFile.
À première vue, il s’agit essentiellement du même article répété comme s’il était issu d’une agence de presse. Je les fais tous imprimer et retourne à ma chambre en observer plus minutieusement le contenu; le texte du journaliste Zhagn Han a été repris à Shanghai, Jiangsu/Nanjing, Guandong/Shenzhen, Guandong/Guangzhou, Shandong/Yantai; je compare les caractères chinois et me rends compte que sur les 26 articles, quatre seulement me semblent différents. Une arnaque de 400$. Demain, vendredi, monsieur Wang Xudong va entendre parler de moi.

Au retour, je ferai traduire ces 4 nouveaux articles et les comparerai avec celui, rapporté par Rosalie T., une amie de Laurent, qui avait investigué pour nous à Beijing, avec ses parents, en juin 2006. L'ambassade canadienne, lui avait remis une découpure, à partir d'une page web disparue depuis du site www.Jiaodong.net; je conserve la version imprimée noir et blanc de Rosalie. Je me retrouve néanmoins avec le même texte, accompagné de la même photo couleur, en provenance de 17 sites différents .



25 août 2008

LE 3E PÉRIPHÉRIQUE

Je suis aussi ici pour faire des images.

Je continue; cette fois, en plantant la caméra, de coin de rue en coin de rue, à partir de la plus vraisemblable sortie, derrière SOS International . Je me rends ainsi pour la dernière fois, à l’endroit où l’accident est survenu par un trajet imaginaire mais possible.
J’arrive au 3e périphérique par la Dongzhimenwai Dajie, une large avenue le surplombe et débouche sur le Centre d’exposition national de l’agriculture; je filme en surplomb le flot intarissable de véhicules en provenance du sud. Le parapet s’enjamberait aisément pour quelqu’un qui voudrait attenter à ses jours.
Cette autoroute urbaine est parfois surélevée, encaissée ou simplement à la surface; si ce n’est pas là, plus au nord ou au sud, il a fallu que Laurent emprunte une voie pour la croiser et se retrouver à l’est de celle-ci. Je traverse là.
Il n’y aura donc qu’une mince partie du trajet dont je serai assuré qu'il a été suivi par Laurent: au sud du pont Chang Hong. Même si deux ans plus tard, le petit building du no.1 Bai JIa Zhuang Dongli , témoin de l’accident, a laissé place à un immense terrain vague clôturé. À chaque coin de rue, j’accumule des images qui n’ont peut-être de sens que pour moi.

Je suis aussi ici pour faire ces images.

Je rentre à pied en passant par l’ambassade canadienne. Une enveloppe m’est destinée : le croquis des enquêteurs. L’emplacement de l’incident de la Santana n’y est pas identifié. Dois-je insister et demander de nouvelles explications aux policiers? Les employées de l’ambassade m’ont signalé qu’elles se sont donné beaucoup de mal pour obtenir ce document. J’aurais aimé revoir les photos; ma mémoire me fait défaut; il ne me semble pas que les photographies des traces de pas sur le capot et le toit de cette automobile aient été prises sur les lieux de l’accident? Je fabule ? Est-il possible de douter d’un rapport des autorités chinoises?
J’ai hâte de lire les clips de Sinofile et voir si cet élément est mentionné dans un des 26 articles repérés dans la presse électronique. Mais, un courriel, envoyé la veille mentionne qu’après vérification, leur département de comptabilité n’a pas retracé l’argent. Réponse : J’ai le reçu de la Banque de Chine. Téléphone. Le correspondant veut une copie par fax.
Il est 14 h 00 quand je paie ma note finale au Home Inn Hotel. Un supplément est exigé; l’heure réglementaire est midi. Pas moyen de négocier.
Un taxi traverse la ville par le 3e périphérique, en direction de l’ouest et me laisse au Beijing Friendship Hotel. On m’aide, sans ascenseur, à monter mes bagages, au 4e étage, no 61843. C’est l’appartement occupé par Laurent et trois autres étudiants de Sciences Po.: corridors, salle de bain, cuisinette, salon, une chambre au fond qui forme le coin de l’édifice, deux lits. Dans lequel dormait-il? Je prendrai celui du fond, près de la fenêtre qui donne sur le... 3e périphérique.
Quelle émotion! Avec Mozart sur IPod.
Mais, je suis aussi ici pour faire des images.

18 août 2008

IMAGES DE CULTURE

Une autre journée. La dernière à cet hôtel, le Home Inn, près du quartier des ambassades. Je fais des images à SOS International dans la cour intérieure : les trois sorties dont deux ont des guérites et des barrières. Par laquelle est-il passé?
Le témoignage de Laura S. à Paris m’est resté en mémoire; je décide de refaire son parcours le plus exactement en vue de l’illustrer éventuellement. Au bout du canal, du bon côté cette fois, je dois trouver une station de pousse-pousse. J’y arrive et pointe à un conducteur sur une carte la station de métro où s’était terminée la recherche que Laura avait effectuée avec Laïla. Il s'agit plus d'un tire-tire; le conducteur est devant.
Une atmosphère. C’est midi. Les chinois sortent pour dîner. À l'arrivée, un McDonald à proximité, tel que situé dans son dernier courriel.
Je passerai l’après-midi à faire des courses en taxi après avoir rapporté l'équipement à l'hôtel.
Je retourne à la fabrique de soie y faire l’achat de doux souvenirs. J’y prends mon temps et retrouve le guide de la muraille qui évidemment ne me reconnaît pas; nous devons tous nous ressembler, les occidentaux. Comme je cherche encore pour Michèle un chemisier matelassé en coton, il inscrit des indications en chinois dans mon carnet de notes. Aucun chauffeur de taxi n’arrivera à les décoder; Michèle devra se contenter d’un châle en soie.
La traductrice de la veille téléphone en fin de journée pour n’annoncer que j’aurai demain le plan technique de la police.
Je dîne seul en expérimentant des mets nouveaux chaque soir. C’est vrai qu’il s’agit d’une des cuisines les plus raffinées du monde.
En fin de soirée, à la télévision, à 21 h 00, je suis, depuis mon arrivée, une émission genre Star Académie de grands airs d’opéras italiens, allemands et français. Les artistes ne font pas que s'exécuter; ils doivent aussi faire preuve de connaissances historiques. De la culture aux heures de grande écoute!!! De grandes voix chinoises qui me rappellent à quel point le chant est universel et…aussi olympique.

06 août 2008

MOMENTS DE VÉRITÉ

Je me retrouve dans une pièce rectangulaire, meublée d’une grande table de bois et de fauteuils recouverts de tissus.
Devant moi deux policiers ont pris place : un officier dans la cinquantaine et un plus jeune; un cartable est déposé sur la table entre nous. À ma droite, une traductrice, assignée par l’ambassade canadienne. En entrant, j’ai laissé au bout de la table sur un fauteuil, la caméra numérique, la caméra vidéo et le trépied.

Abruptement, l’officier me demande ce que je veux savoir. Qui dois-je regarder? La traductrice ou l’officier?
Pris au dépourvu, je demande ce qui me préoccupe le plus .
-Selon vous, est-ce un accident ou un suicide comme l’ont prétendu des journaux électroniques?
-Nous n’en savons rien. Aucune preuve, aucun indice que ce soit un suicide. Traverser en courant cette autoroute urbaine est cependant incompréhensible. Inexplicable. Insensé même.Vous devriez interroger les étudiants qui étaient avec lui…S’ils avaient des indices, nous n’avons pu les interroger; ils étaient déjà partis quand nous nous sommes présentés à l’hôtel.
Ma compréhension de sa gestuelle précède la validité de la traduction.
L’officier feuillette le cartable devant lui et ajoute :
-Dans notre rapport et celui du médecin légiste, vous ne trouverez aucune allusion au suicide.
-Pouvait-il être poursuivi?
-Nous n’avons pu recueillir aucun témoignage à cet effet.
En indiquant le cartable :
-Puis-je jeter un coup d’œil à ce rapport?
La traductrice n’a pas commencé que l’officier a tourné et poussé le dossier vers moi.
Je l’ouvre presque religieusement.
Je reconnais les documents chinois que nous a fait parvenir l’ambassade et dont il vient de parler.
Puis les photos. Trois séries.
Sur l’autoroute urbaine. Une voiture endommagée. À la morgue.
Je tourne les pages lentement. Sur les lieux de l’accident, elles sont prises à une bonne distance. L’officier me montre du doigt les dommages mineurs à l’autobus.
Il y a une page avec des photos d’une Santana 2000, avec un pare-brise éclaté. Avant de s’engager sur l’autoroute, Laurent se serait retrouvé subitement devant cette voiture et l’aurait enjambé. Des traces de pas sur le capot, le toit et le coffre ont été photographiés.
Je sens la présence de la traductrice près de mon épaule. Elle pousse un « Oh, My God. » en voyant la dernière page de photos. La morgue. Laurent étendu, revêtu d’un coton ouaté noir du World Mun et de son jean bleu. D’autres où mon fils est nu. Les blessures sont détaillées, particulièrement celle de son occiput. Il a encore les yeux ouverts. Dans le vide. Je trouve qu’il a beaucoup d’ecchymoses sur le corps. Sa chevelure est imprégnée de sang et de sueur; je passe tendrement mon doigt dessus. Une dernière caresse et aussi une façon de m’assurer que je ne fais pas un cauchemar. Quelques larmes.
Il me faut tourner la page. Plan technique à l’échelle des lieux. Pour me re-donner une contenance :
-Puis-je faire des photos?
-Oui…sauf celles du médecin légiste. Nous n’avons pas l’autorisation.
Je m’exécute pour celles du 3rd Ring Road.Clic.-Acceptez-vous d’être photographié?
Ils font signe que oui et rajustent leurs uniformes.
Re-clic.
Je n’ose aller plus loin.
Et m’adressant à l’officier :
-Est-ce vous qui avez mené l’enquête?
-Oui, c’est moi. Je m’en souviens très bien même après deux ans.
Il y a de l’empathie dans sa voix.
Le plus jeune policier glisse un mot en anglais. Je comprends alors qu’il s’agit de LEUR interprète.
-La collision de votre fils avec l’autocar et son décès est pour nous un accident imprévisible.
Il reprend de fait la conclusion officielle de l’enquête.
J’ajoute pour conclure.
-Veuillez féliciter monsieur l’enquêteur pour la rigueur et la précision de son rapport et le remercier pour m’avoir permis d’avoir accès à toute l’information en sa possession.
Traduction. Sourire.
-Merci, c’est notre travail.
Poignées de mains.

Dans la cour intérieure, le chauffeur nous attend et la traductrice m’offre de me reconduire directement à mon hôtel.
Seul à l’arrière, je me sens démoli. Je rapporte deux photos. Pas de vidéo.
J’aurais souhaité obtenir l’autorisation de contacter les conducteurs de l’autocar à deux étages et de la Santana pour avoir directement leurs versions. Je n’ai pas eu la force de le demander.

En après-midi, je me détendrai en faisant des plans sur trépieds le long du canal. C’est le parcours fait par Laïla B. et Laura S. tentant de retracer Laurent alors qu’il était déjà mort. J’ai dû emprunter le mauvais côté; je n’aboutis pas au même endroit.

Sinofile a retrouvé 26 articles sur le web. On me demande 400$. Savoir n’a pas de prix. Marché conclu. Il faut faire un transfert bancaire.

Pourrais-je obtenir une copie du plan à l’échelle fait par la police ?
Téléphone à l’ambassade. Madame Yue va leur adresser ma demande.

27 juillet 2008

DÉCOUVERTES IMPROMPTUES

Je ne sais trop comment ce lundi 7 avril, je réussis à trouver les coordonnées de Sinofile, l’entreprise spécialisée dans la recherche d’articles de presse. Un réceptionniste de mon hôtel fit les approches d’usage au téléphone et j’eus au bout du fil, Wang Xudong, le directeur du service à la clientèle de l’information. Quelques minutes plus tard, je suis à l’hôtel d’à côté et lui fait parvenir par courriel cette demande :
Good morning,
As I told you before, I am looking for press clipping about my son
who passed away 2 years ago.
I am in China for that.
At 9:25, on the 3rd of April 2006, on the side road of the third ring road, my son, Laurent Pauze-Dupuis, 22 years old, jumped into traffic and was hit by double-decker bus. He died at scene; the incident occurred in front of Building No.1 Bai Jia Zhuan Dongli.
The only thing I can find by myself was on the net and the source was Jinghua Newspaper, published in 2006-04-04.
Hope that you can help me,
My mobile is 13717693791.
Thanks,

Puis je prends un taxi; direction : un marché, recommandé par la réception, dont l'adresse est écrite sur un bout de papier, en chinois, où je pourrai acheter un bracelet pour ma montre.
C’est le bon endroit. En entrant; c’est fait. Ma montre retrouve sa place au poignet.
J’en profite pour visiter les autres étages; Michèle m’a demandé de lui rapporter une veste matelassée en coton et comme ma valise est déjà remplie à pleine capacité, je décide d’en acheter une autre, petite qu’il me sera possible de traîner aisément. J’ai aussi en tête de retourner à la fabrique de soie de samedi dernier et de rapporter une couette en soie pour notre chambre à coucher. Dans ce building de 5 étages, les plafonds sont bas. Si j’ai le malheur de ralentir ou de m’arrêtai devant le moindre objet, les vendeuses de ces boutiques peu profondes et ouvertes sur des allées étroites m’offrent immédiatement un rabais alors que je n’ai encore rien demandé.
Soudain le décor me semble familier; au deuxième étage, surprise; je me retrouve, sans m'y être le moindrement attendu, là où Laurent, deux ans plus tôt, s’est fait faire deux habits qu’il n’aura jamais eu le plaisir d’étrenner: au marché de la soie, je suis.Je reconnais les enseignes où les tailleurs proposent la confection d’un habit sur mesure à peu de frais. Il me faut quelques secondes pour redonner une perspective au décor par le biais des photos fortement incrustées dans ma mémoire. Une ou deux figures me semblent familières. Je sors les cartes d’affaires conservées par Laurent, vérifie que je suis bien au bon endroit par le nom anglais des boutiques, leur montre une ou deux cartes. L’une des jeunes femmes reconnaît sa signature; elle a l’air tellement heureuse qu’elle ameute ses collègues qui se retrouvent à 4 ou 5 autours de moi; elle veut savoir comment il se fait que sa carte se trouve en ma possession.
-My son came here two years ago…and you made suits for him…But…
Je m’étrangle, ne peut retenir mes larmes…Il me faut de l'énergie et me resaisir.
-He died on the third ring road…
Elles me voient pour la première fois…J’en vois une ouvrir une petite armoire, sous un comptoir rempli de coupons de tissu, sortir trois papiers-mouchoirs de la boîte et me les tendre.
-Merci. Je m’excuse.
Je reviendrai avec son ordinateur leur montrer les photos. Elles sont émues, je le sens; pas de la même façon que moi.

La consul me téléphone et m’annonce qu’une traductrice va me rappeler plus tard pour me donner un rendez-vous le lendemain à l’ambassade : la police accepte de me rencontrer.
Je passe une partie de l’après-midi à tenter de retracer la fabrique de soie qui est à proximité du temple tibétain; je m’égare en me déplaçant à pieds. Je reprends un taxi.

Çà sonne. C’est le directeur de SOS International, le docteur Barrault.
-En sortant, votre fils a pris à gauche, et puis immédiatement à droite; on l’aurait alors perdu de vue. Une équipe a fait le tour de l’enclos et on a envoyé des taxis faire un tour pour tenter de le repérer…en agrandissant la zone de recherche graduellement.
-Merci, mais pourquoi ne pas avoir vérifié d’abord les trois sorties de cet enclos?
-Il n’y en a seulement qu’une de garder, devant le garage Volvo.
-Celle de l’arrière aussi, j’y ai pris des images hier.
-Elle ne l’était pas, il y a deux ans…Çà je puis vous l’assurer…
Cette conversation a-t-elle un sens?
Les taxis à sa poursuite ont bel et bien existé.
Laurent s’est échappé.
Heure de départ officiel de la Clinique : Entre 08 h 40 et 08 h 50.
L’ambassade canadienne a été prévenue immédiatement.

Heure d’enregistrement officiel du signalement de sa disparition, à l’ambassade : 09 h 30 selon la consul.

Heure officiel de l’accident mortel: 09 h 25

Je me change les idées en magasinant à la fabrique de soie: un édredon, un châle pour Michèle, deux cravates, une chemise et quelques mouchoirs...La nouvelle valise est déjà au trois quarts remplie.