18 août 2008

IMAGES DE CULTURE

Une autre journée. La dernière à cet hôtel, le Home Inn, près du quartier des ambassades. Je fais des images à SOS International dans la cour intérieure : les trois sorties dont deux ont des guérites et des barrières. Par laquelle est-il passé?
Le témoignage de Laura S. à Paris m’est resté en mémoire; je décide de refaire son parcours le plus exactement en vue de l’illustrer éventuellement. Au bout du canal, du bon côté cette fois, je dois trouver une station de pousse-pousse. J’y arrive et pointe à un conducteur sur une carte la station de métro où s’était terminée la recherche que Laura avait effectuée avec Laïla. Il s'agit plus d'un tire-tire; le conducteur est devant.
Une atmosphère. C’est midi. Les chinois sortent pour dîner. À l'arrivée, un McDonald à proximité, tel que situé dans son dernier courriel.
Je passerai l’après-midi à faire des courses en taxi après avoir rapporté l'équipement à l'hôtel.
Je retourne à la fabrique de soie y faire l’achat de doux souvenirs. J’y prends mon temps et retrouve le guide de la muraille qui évidemment ne me reconnaît pas; nous devons tous nous ressembler, les occidentaux. Comme je cherche encore pour Michèle un chemisier matelassé en coton, il inscrit des indications en chinois dans mon carnet de notes. Aucun chauffeur de taxi n’arrivera à les décoder; Michèle devra se contenter d’un châle en soie.
La traductrice de la veille téléphone en fin de journée pour n’annoncer que j’aurai demain le plan technique de la police.
Je dîne seul en expérimentant des mets nouveaux chaque soir. C’est vrai qu’il s’agit d’une des cuisines les plus raffinées du monde.
En fin de soirée, à la télévision, à 21 h 00, je suis, depuis mon arrivée, une émission genre Star Académie de grands airs d’opéras italiens, allemands et français. Les artistes ne font pas que s'exécuter; ils doivent aussi faire preuve de connaissances historiques. De la culture aux heures de grande écoute!!! De grandes voix chinoises qui me rappellent à quel point le chant est universel et…aussi olympique.

06 août 2008

MOMENTS DE VÉRITÉ

Je me retrouve dans une pièce rectangulaire, meublée d’une grande table de bois et de fauteuils recouverts de tissus.
Devant moi deux policiers ont pris place : un officier dans la cinquantaine et un plus jeune; un cartable est déposé sur la table entre nous. À ma droite, une traductrice, assignée par l’ambassade canadienne. En entrant, j’ai laissé au bout de la table sur un fauteuil, la caméra numérique, la caméra vidéo et le trépied.

Abruptement, l’officier me demande ce que je veux savoir. Qui dois-je regarder? La traductrice ou l’officier?
Pris au dépourvu, je demande ce qui me préoccupe le plus .
-Selon vous, est-ce un accident ou un suicide comme l’ont prétendu des journaux électroniques?
-Nous n’en savons rien. Aucune preuve, aucun indice que ce soit un suicide. Traverser en courant cette autoroute urbaine est cependant incompréhensible. Inexplicable. Insensé même.Vous devriez interroger les étudiants qui étaient avec lui…S’ils avaient des indices, nous n’avons pu les interroger; ils étaient déjà partis quand nous nous sommes présentés à l’hôtel.
Ma compréhension de sa gestuelle précède la validité de la traduction.
L’officier feuillette le cartable devant lui et ajoute :
-Dans notre rapport et celui du médecin légiste, vous ne trouverez aucune allusion au suicide.
-Pouvait-il être poursuivi?
-Nous n’avons pu recueillir aucun témoignage à cet effet.
En indiquant le cartable :
-Puis-je jeter un coup d’œil à ce rapport?
La traductrice n’a pas commencé que l’officier a tourné et poussé le dossier vers moi.
Je l’ouvre presque religieusement.
Je reconnais les documents chinois que nous a fait parvenir l’ambassade et dont il vient de parler.
Puis les photos. Trois séries.
Sur l’autoroute urbaine. Une voiture endommagée. À la morgue.
Je tourne les pages lentement. Sur les lieux de l’accident, elles sont prises à une bonne distance. L’officier me montre du doigt les dommages mineurs à l’autobus.
Il y a une page avec des photos d’une Santana 2000, avec un pare-brise éclaté. Avant de s’engager sur l’autoroute, Laurent se serait retrouvé subitement devant cette voiture et l’aurait enjambé. Des traces de pas sur le capot, le toit et le coffre ont été photographiés.
Je sens la présence de la traductrice près de mon épaule. Elle pousse un « Oh, My God. » en voyant la dernière page de photos. La morgue. Laurent étendu, revêtu d’un coton ouaté noir du World Mun et de son jean bleu. D’autres où mon fils est nu. Les blessures sont détaillées, particulièrement celle de son occiput. Il a encore les yeux ouverts. Dans le vide. Je trouve qu’il a beaucoup d’ecchymoses sur le corps. Sa chevelure est imprégnée de sang et de sueur; je passe tendrement mon doigt dessus. Une dernière caresse et aussi une façon de m’assurer que je ne fais pas un cauchemar. Quelques larmes.
Il me faut tourner la page. Plan technique à l’échelle des lieux. Pour me re-donner une contenance :
-Puis-je faire des photos?
-Oui…sauf celles du médecin légiste. Nous n’avons pas l’autorisation.
Je m’exécute pour celles du 3rd Ring Road.Clic.-Acceptez-vous d’être photographié?
Ils font signe que oui et rajustent leurs uniformes.
Re-clic.
Je n’ose aller plus loin.
Et m’adressant à l’officier :
-Est-ce vous qui avez mené l’enquête?
-Oui, c’est moi. Je m’en souviens très bien même après deux ans.
Il y a de l’empathie dans sa voix.
Le plus jeune policier glisse un mot en anglais. Je comprends alors qu’il s’agit de LEUR interprète.
-La collision de votre fils avec l’autocar et son décès est pour nous un accident imprévisible.
Il reprend de fait la conclusion officielle de l’enquête.
J’ajoute pour conclure.
-Veuillez féliciter monsieur l’enquêteur pour la rigueur et la précision de son rapport et le remercier pour m’avoir permis d’avoir accès à toute l’information en sa possession.
Traduction. Sourire.
-Merci, c’est notre travail.
Poignées de mains.

Dans la cour intérieure, le chauffeur nous attend et la traductrice m’offre de me reconduire directement à mon hôtel.
Seul à l’arrière, je me sens démoli. Je rapporte deux photos. Pas de vidéo.
J’aurais souhaité obtenir l’autorisation de contacter les conducteurs de l’autocar à deux étages et de la Santana pour avoir directement leurs versions. Je n’ai pas eu la force de le demander.

En après-midi, je me détendrai en faisant des plans sur trépieds le long du canal. C’est le parcours fait par Laïla B. et Laura S. tentant de retracer Laurent alors qu’il était déjà mort. J’ai dû emprunter le mauvais côté; je n’aboutis pas au même endroit.

Sinofile a retrouvé 26 articles sur le web. On me demande 400$. Savoir n’a pas de prix. Marché conclu. Il faut faire un transfert bancaire.

Pourrais-je obtenir une copie du plan à l’échelle fait par la police ?
Téléphone à l’ambassade. Madame Yue va leur adresser ma demande.

27 juillet 2008

DÉCOUVERTES IMPROMPTUES

Je ne sais trop comment ce lundi 7 avril, je réussis à trouver les coordonnées de Sinofile, l’entreprise spécialisée dans la recherche d’articles de presse. Un réceptionniste de mon hôtel fit les approches d’usage au téléphone et j’eus au bout du fil, Wang Xudong, le directeur du service à la clientèle de l’information. Quelques minutes plus tard, je suis à l’hôtel d’à côté et lui fait parvenir par courriel cette demande :
Good morning,
As I told you before, I am looking for press clipping about my son
who passed away 2 years ago.
I am in China for that.
At 9:25, on the 3rd of April 2006, on the side road of the third ring road, my son, Laurent Pauze-Dupuis, 22 years old, jumped into traffic and was hit by double-decker bus. He died at scene; the incident occurred in front of Building No.1 Bai Jia Zhuan Dongli.
The only thing I can find by myself was on the net and the source was Jinghua Newspaper, published in 2006-04-04.
Hope that you can help me,
My mobile is 13717693791.
Thanks,

Puis je prends un taxi; direction : un marché, recommandé par la réception, dont l'adresse est écrite sur un bout de papier, en chinois, où je pourrai acheter un bracelet pour ma montre.
C’est le bon endroit. En entrant; c’est fait. Ma montre retrouve sa place au poignet.
J’en profite pour visiter les autres étages; Michèle m’a demandé de lui rapporter une veste matelassée en coton et comme ma valise est déjà remplie à pleine capacité, je décide d’en acheter une autre, petite qu’il me sera possible de traîner aisément. J’ai aussi en tête de retourner à la fabrique de soie de samedi dernier et de rapporter une couette en soie pour notre chambre à coucher. Dans ce building de 5 étages, les plafonds sont bas. Si j’ai le malheur de ralentir ou de m’arrêtai devant le moindre objet, les vendeuses de ces boutiques peu profondes et ouvertes sur des allées étroites m’offrent immédiatement un rabais alors que je n’ai encore rien demandé.
Soudain le décor me semble familier; au deuxième étage, surprise; je me retrouve, sans m'y être le moindrement attendu, là où Laurent, deux ans plus tôt, s’est fait faire deux habits qu’il n’aura jamais eu le plaisir d’étrenner: au marché de la soie, je suis.Je reconnais les enseignes où les tailleurs proposent la confection d’un habit sur mesure à peu de frais. Il me faut quelques secondes pour redonner une perspective au décor par le biais des photos fortement incrustées dans ma mémoire. Une ou deux figures me semblent familières. Je sors les cartes d’affaires conservées par Laurent, vérifie que je suis bien au bon endroit par le nom anglais des boutiques, leur montre une ou deux cartes. L’une des jeunes femmes reconnaît sa signature; elle a l’air tellement heureuse qu’elle ameute ses collègues qui se retrouvent à 4 ou 5 autours de moi; elle veut savoir comment il se fait que sa carte se trouve en ma possession.
-My son came here two years ago…and you made suits for him…But…
Je m’étrangle, ne peut retenir mes larmes…Il me faut de l'énergie et me resaisir.
-He died on the third ring road…
Elles me voient pour la première fois…J’en vois une ouvrir une petite armoire, sous un comptoir rempli de coupons de tissu, sortir trois papiers-mouchoirs de la boîte et me les tendre.
-Merci. Je m’excuse.
Je reviendrai avec son ordinateur leur montrer les photos. Elles sont émues, je le sens; pas de la même façon que moi.

La consul me téléphone et m’annonce qu’une traductrice va me rappeler plus tard pour me donner un rendez-vous le lendemain à l’ambassade : la police accepte de me rencontrer.
Je passe une partie de l’après-midi à tenter de retracer la fabrique de soie qui est à proximité du temple tibétain; je m’égare en me déplaçant à pieds. Je reprends un taxi.

Çà sonne. C’est le directeur de SOS International, le docteur Barrault.
-En sortant, votre fils a pris à gauche, et puis immédiatement à droite; on l’aurait alors perdu de vue. Une équipe a fait le tour de l’enclos et on a envoyé des taxis faire un tour pour tenter de le repérer…en agrandissant la zone de recherche graduellement.
-Merci, mais pourquoi ne pas avoir vérifié d’abord les trois sorties de cet enclos?
-Il n’y en a seulement qu’une de garder, devant le garage Volvo.
-Celle de l’arrière aussi, j’y ai pris des images hier.
-Elle ne l’était pas, il y a deux ans…Çà je puis vous l’assurer…
Cette conversation a-t-elle un sens?
Les taxis à sa poursuite ont bel et bien existé.
Laurent s’est échappé.
Heure de départ officiel de la Clinique : Entre 08 h 40 et 08 h 50.
L’ambassade canadienne a été prévenue immédiatement.

Heure d’enregistrement officiel du signalement de sa disparition, à l’ambassade : 09 h 30 selon la consul.

Heure officiel de l’accident mortel: 09 h 25

Je me change les idées en magasinant à la fabrique de soie: un édredon, un châle pour Michèle, deux cravates, une chemise et quelques mouchoirs...La nouvelle valise est déjà au trois quarts remplie.

20 juillet 2008

LE DERNIER EMPEREUR

C’est dimanche. Après un copieux déjeuner (Je peux ainsi sauter le repas du midi), un taxi me dépose au sud-est de la Place Tienanmen.
Il est tôt; je tiens à saluer religieusement le président Mao Zhedong et ne pas attendre des heures en file pour avoir accès au Mausolée où il est exposé dans un cercueil en verre; cet immense bâtiment fait face à la Grande Maison du Peuple. J’ai pu apercevoir un quartier complet de hutongs, masqué par de hautes clôtures métalliques, que des entreprises immobilières ont commencé à démolir ou à rénover, comment savoir?
Devant le monument aux héros du peuple que Laurent a déjà photographié, je rencontre le couple de professeurs américains avec qui j’ai passé la journée d’hier; ils cherchent le musée de la Planification de Beijing et m’apprennent que le mausolée est fermé pour une raison inconnue. Mao pourra dormir en paix ce dimanche 6 avril; son regard bienveillant, pétrifié sur une immense peinture, plane au-dessus de la Place; elle est suspendue à l’entrée principale de la Cité interdite que je compte visiter un peu plus tard.
Le bracelet de ma montre est brisé; je traverse une rue latérale voir si je pourrais en trouver un dans les multiples boutiques touristiques; je devrai m’y prendre d’une autre manière. La traversée du grand boulevard doit se faire par un large tunnel en rénovation; le bruit des marteaux-piqueurs est assourdissant et la poussière se répand malgré les rideaux de plastiques translucides; nous marchons, certains les mains sur les oreilles ou l’une sur la bouche.
L’air pur (!) de la sortie est rafraîchissant. Il faut peu de temps pour que je sois encadré cette fois par deux jolies étudiantes : l’une en histoire et l’autre en arts plastiques veulent aussi pratiquer leur anglais. Maintenant, je m’attends qu’après les formalités d’usage, elles me proposent de m’amener ailleurs, mais lequel. Allons y par curiosité et aussi parce que la solitude commence à me peser un peu. En quelques minutes, je me retrouve dans une galerie d’art attenante au Palais de la Culture; la jeune peintre y a quelques œuvres d’accrocher genre grand héron, bord d’étang, arrière-plan de bambous. La décision est facile; rien ne m’intéresse de cette exposition très traditionnelle. Je sors; elles aussi et repartent à la chasse.
Après avoir franchi les portes de la Place, sous la peinture de Mao et traversé un des 5 petits ponts enjambant un canal, je suis approché cette fois par un petit homme, dans la quarantaine; je comprends qu’il m’offre une visite en triporteur de la Cité interdite et qu’il s’occupe des billets pour tel prix. Ce me semble raisonnable. Je le suis dans un dédale de ruelle jusqu’à sortir des murs, traverser la rue longeant la Cité à l’est, s’engager dans le quartier de hutongs déjà visiter la semaine dernière; enfin son triporteur est là parmi plusieurs. Je m’assois. Il part; je revisite le quartier, en sors, traverse un autre boulevard, me conduis à un parc, la Colline de Charbon dont il paie l’entrée. Il doit laisser son véhicule à l’extérieur; les allées sont larges; un homme âgé calligraphie sur l’asphalte des signes avec un grand pinceau et de l’eau; un attroupement entoure paisiblement deux couples qui dansent un tango dont la mélodie s’échappe d’un radio-cassette; plus loin des dames âgées font leur tai-chi. Nous entrons dans un pavillon : c’est un autre salon de thé. Décidément, c’est le troisième. Nouvelle cérémonie. C’est sensiblement la même partout; là, comme hier, c’est gratuit si j’achète quelque chose. Pour des objets identiques, les prix sont plus de la moitié plus bas. Je suis preneur et reviendrai avec des tasses de différents formats et en mémoire un nouveau rituel culturel.
Au sommet de la Colline, à partir d’un petit temple en droite ligne avec les Palais de la Cité interdite, la vue est féerique. On a l’impression d’avoir la Chine à nos pieds.
Au retour, le guide me réclame 3 fois le prix convenu au départ; je règle pour la moitié.
J’entrerai dans la Cité interdite par l’arrière, après avoir longé le mur à l’est, et le large canal, partie des douves, qui longe le mur du nord. C’est là que les empereurs de la dynastie des Ming (1368-1644) et Qing (1644-1911) s’assuraient indéniablement que leurs nombreuses concubines ne puissent être fécondées que par eux seul; la cour intérieure de cette Cité était surveillée et administrée par des eunuques; ils en profitèrent pour s'accaparer longtemps d'une large aprtie du pouvoir pendant que l'emperur batifolait dans ses jardins...
http://www.tv5.org/TV5Site/dotclear/index.php/Chine-cite-interdite-palais-imperial-des-dynasties-ming-et-qinghttp://www.chine-informations.com/guide/les-eunuques-en-chine_2164.html
http://www.azureva.com/chine/magazine/pekin/beijing-cite-interdite-FAQ.php3
Un audio-guide me permet de saisir en partie l’histoire de ce lieu mythique dont Bernardo Bertolucci a été le premier cinéaste occidental à bénéficier pour le tournage de son film, Le dernier Empereur en 1987; il remporta 9 Oscars dont ceux du meilleur film et de la meilleure réalisation.
Après trois heures de marche, je me retrouve à la sortie, épuisé où rapidement deux étudiants veulent se joindre à moi…
-Vous voulez pratiquer votre anglais?
-Oui…
-Vous êtes étudiants en histoire?
-Oui…
-Où avez-vous l’intention de me conduire?
-…
Sur ce, ils me faussent compagnie, sans plus…
Demain…Au boulot.

15 juillet 2008

LA GRANDE MURAILE ET LE RESTE

La wagonnette est là, le samedi matin, 5 avril, 08 h 00.
Le guide m’accueille et fait glisser la portière. Il monte à l’avant, aux côtés d’une chinoise dans la trentaine au volant.
Présentations en anglais: juste derrière moi, un étudiant néerlandais qui est en transit, en route vers le Vietnam où il va finir une maîtrise à Hanoi; un couple d’américains qui enseignent l’anglais dans un collège près de Shangai occupe le dernier siège.
Nous sortons de la capitale par une autoroute que nous n’abandonnons qu’au bout d’une demi-heure pour emprunter la rue principale d’une petite ville et une route de campagne, bordée d’arbres fruitiers en fleurs. Premier arrêt : les tombeaux des Mings. Là, je trouve un autre repère; Laurent est déjà passé par le même circuit: les arbres qui poussent dans la muraille. Avant de partir, j’ai dit à Michèle que je n’allais pas là-bas faire des photos car j’étais trop impressionné par celles que Laurent y avait prises…Reparties, nous nous arrêtons dans une boutique de jade dirigée par l’état. Au deuxième étage, j’aperçois un objet retrouvé dans ses effets personnels : une bille de jade, de la grosseur d’une balle de golf, rattachée par un ressort d’environ 8 centimètres à une poignée en jade; en balançant cette bille au-dessus d'une épule, on se masse une omoplate; il y en beaucoup à vendre en différentes teintes vertes. Cette fois, ce souvenir m’enfonce une émotion profonde dans la gorge . Je suis dans ses traces, c’est vrai; il s’est arrêté ici même et en a sélectionné un de ses souvenir utile pour touriste qui se trouve maintenant sur le dessus du piano dans le salon de la maison. Pendant des minutes, je tourne autour de ces balles de jade qui renferment jusqu’à 4 sphères sculptées par l’intérieur, s’emboîtant l’une dans l’autre; c’est l’un des plus vieux et des plus complexes artisanats du monde. Une vendeuse m’explique que celle que j’ai entre les mains représente la famille. Dommage pour elle qui ne sait pas qu’il manque une sphère à la mienne. Je ne me sens pas en mesure d’acheter quoique ce soit ici. En sortant je vois un artisan au travail qui a peut-être été photographié par Laurent.Le lunch est compris dans le forfait de cette excursion; le guide nous conduit dans la salle à manger et nous abandonne à une hôtesse; il ne mangera pas avec nous. Service à table sur un plateau tournant. Quand il revient nous chercher, il nous annonce que nous n’irons pas comme prévu au tronçon de Badaling; il y a trop de monde. Déception. Je perds la trace de Laurent.C’est samedi et il nous propose un autre site pas très éloigné : Shixiaguan.
Là aussi la muraille est envahi. Nous partons chacun de notre côté et devons nous retrouver à la camionnette dans 2 heures.
Je ne m’attendais pas à faire de l’escalade; les marches de pierre sont loin d’être toutes de la même hauteur; les écarts entre elles peuvent être de 15 à 40 cm. Par endroit, le passage est étroit et ne laisse place qu’à deux personnes : l’une qui descend et l’autre qui monte. Même les enfants doivent s’arrêter pour reprendre leur souffle. Il y a quatre tours, espacées d’environ 300 mètres; je m’arrêterai à la troisième.
Quoique limité par un mélange de nuages bas et de smog, le tracé de la muraille sillonne des montagnes rocailleuses et clairsemées de touffes d’arbustes en fleurs; c’est beau et apprécié par cette procession de familles chinoises de tout âge. Il n’y a pas un pourcent d’occidentaux.
La descente est plus facile. En bas, cinq jeunes hommes tiennent à me prendre en photo avec eux. Je suis une curiosité, tiens…
Au retour, par un chemin de campagne à deux voies jusqu’à l’autoroute, la chauffeur fait état de ses habiletés; elle ne se prive pas pour doubler (devrais-je dire tripler?), sur la chaussée d’extrême gauche, un camion à légumes dépassant un autre camion à légumes. Le guide n’a pas la chance de voir la scène; tourné vers nous, il se doute bien à notre mine que nous sommes pas habitués à faire des cascades; cette situation semble l'amuser. Pour nous distraire, il expose le reste de la visite : le stade olympique, un salon de thé, une fabrique de soie. Le choix de ces arrêts repose sur le potentiel d'achats que nous sommes en tant que touristes; malheureusement pour lui, nous ne sommes pas acheteurs, mais très curieux et épicuriens.
Le guide nous déposera finalement vers 18 h 00, au meilleur restaurant de canard laqué de Pékin (selon lui), non sans avoir réussi à vendre aux américains et à moi des billets de soirée. C’est là que l’étudiant néerlandais nous fera ses adieux. Le restaurant est à 50 mètres d’une salle de spectacle qui présente un show de kung-fu en représentation depuis 2001.
Malgré la fatigue, je ne le regretterai pas. Cet art martial millénaire est réellement acrobatique. Les chorégraphies le maniement des armes en groupe, les épreuves d’endurance à la douleur, la musique s’enchaînent à travers le récit initiatique d’un enfant dans un décor modeste mais efficace. Des autobus bondés de club de l’âge d’or américains ont déversé leur clientèle au parterre et au balcon. Standing ovation; réveil brutal; où suis-je? je m'etais assoupi.
Pas facile de trouver un taxi dans les environs. J’ai hâte de tomber dans les bras de Morphée.

PS Les photos sont de Laurent.

01 juillet 2008

LA RAGE

Comment ais-je pu oublier de raconter ici la première visite touristique faite la veille à la Place Tienanmen en après-midi? J’ai toujours eu du mal à reconnaître la dimension touristique de mes voyages. Depuis ma balade en auto-stop de Santiago de Chile à Montréal en 1969, cette sortie de trois mois à l’extérieur du pays m’a imprégné d’une manière de voir. Sans appareil photo, j’ai cherché à être le plus près possible des populations locales : c’est la mémoire qui nourrit mes souvenirs. Le confort n’a jamais été mon lot; je me laissais emporter par l’audace de l’aventurier préférant par exemple utiliser le transport en commun plutôt que l'autobus touristique. Une simple question d’âge ou d’économie? Sûrement. Mais surtout le plaisir de disposer librement de mon temps au hasard et à ma guise. Je n'ai fait mon premier voyage organisé qu'avec Michèle, l’année dernière, en Tunisie.
Avec le nombre des années, je deviens plus sage; les derniers jours et les perceptions de Carmen ne sont pas sans m’avoir inculqué une certaine crainte. Pourtant, il y a une petite voix intérieure qui me dit que je n’ai rien à craindre. Quand on perd un enfant, on sait qu’il ne peut rien nous arriver de pire. Même la mort apparaît aux parents comme une libération : peut-être le retrouverais-je? ou cesserais-je de m'en souvenir à jamais?
Laurent avait pris d’autres habitudes; il mitraillait littéralement ses loisirs avec sa caméra numérique depuis qu’il s’en était acheté une en 2005.
La plus grande place du monde, cette Place Tienanmen est un autre espace duquel Laurent a capté des photos et des video clips.
J’en ai donc une idée préconçue quand un taxi me dépose sur la rue bordant à l’est la Cité Interdite. Une centaine de pas à faire et je me retrouve sur Xichang’an Jie, grand boulevard qui sépare la Cité et la Place. Plus que jamais, je me souviens de la grande affiche noir et blanc qui ornait le salon de son logement de la rue Sainte-Élizabeth : l’étudiant faisant face à un char d’assaut.
Est-ce que cette célèbre photo habitait Laurent quand il mit les pieds au même endroit et utilisa son appareil pour saisir les premiers achats de souvenirs de son groupe ou la descente du drapeau à la tombée du jour, ce 25 mars 2006?Je repère le mat et le drapeau chinois de l’autre côté du boulevard; vais-je rester pour la cérémonie? Je remarque les grandes estrades le long des murs qui doivent être l’apanage des gens du Parti, les entrées de la Cité interdite et l’immense peinture de Mao qui surplombe toute la place.
C’est férié aujourd’hui, vendredi 4 avril : la Fête des Morts et l’Entretien des Tombes. Beaucoup de monde se balade; le trottoir est si large que le va-et-vient se fait dans les deux directions nonchalamment et sans engorgement.
Soudain, je suis encadré par un jeune homme à droite et une jeune fille à gauche : ils s’identifient comme étudiants en histoire et me demandent s’ils peuvent m’accompagner et pratiquer leur anglais. Pas de problème pour moi, bien que je ne sois pas le meilleur prof qu’ils peuvent trouver. Ils n’ont eu aucune difficulté à me repérer; je me rends compte que les touristes sont regroupés généralement autour d’un guide et que je suis un des rares occidentaux à déambuler seul. J’aurai donc deux guides privés. Curieux, ils tiennent à savoir ce que je suis venu faire en Chine. Je suis sur les traces de mon fils qui a été tué par un autobus sur le 3e périphérique, il y a deux ans.
Ils ne s’attendaient sûrement pas à cette confidence.
Je suis ému quelques instants, ne peut retenir une larme que j’essuie rapidement.
Ils sont désolés et comme pour me consoler se mettent à me parler du Canada.
Ils savent que c’est un vaste pays, bordé par deux océans; que les forêts sont remplies d’animaux sauvages et les rivières de poissons; que la population réside dans sa grande majorité en bordure de la frontière américaine; que les hivers sont rigoureux; qu’on parle français au Québec et que Montréal est une grande ville. Naturellement tout est relatif. Il y a 16 millions d’habitants à Beijing. Le coût de la vie les intéresse : le prix d’une maison, d’une voiture, d’une année d’université, d’une épicerie hebdomadaire…
Le temps passe vite. Nous avons longé toute la façade de la Cité interdite, traversé la rue qui la longe à l’ouest et un long mur de briques rouges jusqu’à une autre rue qu’ils m’indiquent comme étant la plus vieille de Beijing; il y a des boutiques des deux côtés. Ils m’emmènent visiter le Hutong adjacent. C’est un quartier récemment rénové de maisons en briques grises d’un niveau, à toit de tuiles ondulées où semblent co-habiter de nouveaux riches et des gens moins fortunés, si j’en juge par les portes de garages, les voitures de luxe stationnées en bordure et de vieilles bicyclettes garées dans une entrée menant à une cour-arrière.
De retour sur la plus vieille rue, les deux étudiants veulent prendre un breuvage; je pense leur payer une bière. Ils m’invitent à entrer dans un salon et me demandent si je veux prendre le thé. C’est une bonne idée. Je me retrouve assis devant une table basse avec eux à ma droite et une serveuse devant moi qui va m’initier à la cérémonie du thé. Nous aurons droit à cinq variétés différentes versées dans des contenants tout aussi différents. À chaque fois, les étudiants me traduisent la provenance et les caractéristiques de chacun. Il y en a aux lychees, aux fruits, aux roses, au jasmin… Après le cinquième service, on me demande si je veux poursuivre la dégustation.
Non. Je viens de me rappeler qu’au début on m’avait montré une carte des prix et que si je dois payer la part des étudiants, l’addition risque d’être salée.
Puis on me questionne sur les saveurs que j’ai aimées le plus. La serveuse revient avec une série de boîtes ouvrées renfermant mes préférences dans de jolis contenants en métal; la pression de la vente s’accentue; les étudiants s’en mêlent; ce sont des souvenirs authentiques. Tant et si bien que je sors de là avec un double assortiment et une facture que j’aurais souhaité moins élevée.
Ais-je été arnaqué? J’ai effectivement l’impression que le coup était monté et que je suis tombé dans le panneau; je me console en me disant que je ne suis sûrement pas le premier. Je m’en veux; j’ai du mal à reconnaître ma vulnérabilité; la résistance s’apprend à l’usage.
En sortant, les étudiants ont la gentillesse de m’arrêter un taxi et d’indiquer au chauffeur l’adresse de mon hôtel, à partir de la carte d’affaire que je leur ai montrée.
Subitement, une rage par rapport à Laurent et ses amis m’envahit. S’il avait gardé ou si on lui avait laissé son porte-monnaie, il aurait pu rentrer lui aussi à son hôtel…Il serait encore vivant.
Mais en vouloir à soi-même ou à d’autres ne conduit nulle part.
En rentrant à l’hôtel, je retrouve la carte d’affaire de l’agence de voyage avec laquelle il était allée à la grande muraille; je réserve pour le lendemain. On passera me prendre à 08 h 00.

21 juin 2008

UNE FACTURE SALÉE

Avant de me coucher, j’ai réussi à contacter mon frère Jean-Claude à frais virés, avec mon cellulaire, et à lui donner mon numéro de carte de crédit pour qu’il fasse envoyer à Michèle une douzaine de roses blanches. C’est son anniversaire le samedi 5.
Je dors bien.
Pendant que je déjeune, Michèle me téléphone; pour elle, il est 20 h 00, le 3. Nous avons reçu un bouquet des Locussol. Je raconte les incidents de la veille. Elle pense que je devrais appeler Pierre pour l’aviser. Cette fille-là n’est pas bien.
Pierre n’a rien à voir dans cette affaire-là. C’est un mauvais psychodrame; il n’y est pour rien. Et franchement, que pourrait-il y faire?
-Sois prudent. Le père de Yumiko dit que les Chinois n’apprécient pas que l’on prenne des photos en Chine.
Je me rappelle avoir lu quelque part qu’il était interdit de photographier les ponts, mais le reste?… J’ai même vu un couple européen à bicyclettes qui prenaient des photos à un feu rouge avec télé photo.
Je passe l’avant-midi à essayer de brancher l’ordinateur de Laurent sur internet. J’effectuerai une sortie jusqu’à une petite boutique Apple dont le technicien de l’hôtel a fini par me trouver l’adresse.
En route, en taxi, mon cellulaire vibre au son de l’Hymne à la joie.
-Monsieur Dupuis…Ici le docteur Barrault de S.O.S. International…Je vous appelle de Singapour…Le docteur Poitras m’a dit que vous étiez passé à la clinique pour le rencontrer. Qu’est-ce que nous pouvons faire pour vous?
-Oui, effectivement; je lui ai envoyé un courriel hier; j’aurais souhaité pouvoir luncher avec lui…Je suis à Beijing pour 2 semaines. J’aurais aimé en savoir davantage sur les circonstances entourant les instants qui ont suivi la fuite de mon fils Laurent de votre clinique.
-Le docteur Poitras n’a pas reçu votre e-mail…
Mon interlocuteur est Français, Belge ou Suisse… C’est certain. Pas question de lui demander.
Je suis pris au dépourvu, calé à l’arrière d’un taxi, cherchant un crayon que je n’arrive pas à trouver.
-Le docteur Poitras n’est vraiment pas disponible actuellement. Vous avez dû vous rendre compte que la clinique déménage… De toute manière, il n’a pas eu à s’occuper de votre fils…
-Non, mais c’est quand même lui qui a porté assistance aux étudiants sous le choc…
Silence.

-Est-ce que la médecin allemande travaille toujours pour vous?
-Docteure Heinke est maintenant affectée dans une usine au nord de la Chine.

Je m’en doutais. Son nom n’apparaissait pas au tableau de la clinique. Autre silence.

-Monsieur Dupuis, si je puis répondre à vos questions, je vais faire tout ce que je peux… Nos rapports ont dû vous paraître froid à l’époque…Il faut dire que notre équipe a été très perturbée par la visite impromptue de deux femmes qui ont photographié des gens à leur insu et engueuler le personnel.

Carmen accompagnait Rosalie-Anne T., ma mandataire de juin 2006, en visite avec ses parents à Beijing. Maintenant que je connais mieux mon hôtesse des premiers jours en sol pékinois, cela est loin de m’étonner; je savais que cette visite n'avait pas été facile, mais à ce point...

-Ces personnes m’ont appris que des membres de votre personnel avaient tenté de rattraper mon fils… Il a été question de taxi. J’aimerais bien savoir de quoi il s’agit. Rien de tout ça ne figure au rapport du docteur Heinke.
-Vous savez ces tristes événements remontent à quelques temps déjà...
-Exactement deux ans et un jour, monsieur Barrault.
-Monsieur Dupuis, je vous rappelle le plus tôt possible.

Quelques minutes plus tard, le chauffeur me laisse à la croisée de deux grandes artères commerciales et pointe du doigt une boutique où j’aperçois la fameuse pomme d’Apple. Je suis au bon endroit. Je vais y arriver. En entrant, je tends l’ordinateur portable à un vendeur; il m’indique quelqu’un d’autre, à l’autre bout de la boutique; pas facile de se comprendre; je dépose la machine sur le comptoir et la mets en marche. Établir cette communication sans fil est hors de portée d’ondes et de compétence. Je me reproche de ne pas avoir pris le temps de contacter Sébastien avant de partir; il m’aurait indiqué la manière d’y parvenir. L’explication à ce que Laurent ne nous ait envoyé aucun courriel pendant son séjour trouve ici partiellement une éclaircissement. Je devrai donc me résoudre à acheter du temps d’utilisation à l’hôtel de luxe situé à proximité du mien.

Autre appel au retour. Madame Yu me donne le nom d’une entreprise qui fait du clipping d’articles de journaux : Sinofile. Je passe par le stationnement pour me rendre au majestueux hôtel Kunlun. Rosalie m’a envoyé un plan qu’elle a dessiné minutieusement. Je constate qu’il y a une erreur dans l’adresse du docteur Poitras pour le courriel que je lui avais envoyé. Pas étonnant qu'il ne l'est reçu. Devrais-je lui envoyer? J'abandonne. Pendant plus d’une demi-heure, la page web de Sinofile garde secret le numéro de téléphone qui me permettrait de prendre contact avec cette entreprise. Il y a plein d’informations corporatives mais pas de téléphone.

Ce soir-là, j’ai fermé un restaurant japonais situé dans un sous-sol entre le Kunlun et mon hôtel. Il n’y avait que deux clients quand je suis rentré. Le cuisinier préparait sous mes yeux sushi et sashimi. Délicieux. D’une fraîcheur incomparable. J’ai même assisté au nettoyage en règle des comptoirs. Le sake avait dû faire plus que son effet. De retour au pays, à la réception de mon relevé de carte de crédit que je me suis rendu compte avoir signé une facture de 1585,00 Yuan Renminbi, soit 230$. Comme quoi, l’ajout d’un zéro peut faire toute une différence.

15 juin 2008

DEUX ANS PLUS TARD: JOUR POUR JOUR, HEURE POUR HEURE.

On déjeune à mon hôtel pour 12 YMB soit 1,75$.
C’est un buffet : deux potages, des dim sung (pâtes contenant une farce cuites à la vapeur), légumes et viandes, divers sautés au wok; crudités, fruits, viandes froides, pains pour grille-pain, thé, café, tout çà à volonté…De quoi prendre un repas pour la journée.
D’ailleurs à partir de ce jour, j'éliminerai presque systématiquement l’heure du lunch pour m’en tenir à ce déjeuner et au souper. Il faut payer à la réception et présenter le reçu à une serveuse; un gardien de sécurité (soldat???) est toujours là et circule entre la salle à dîner et le hall d’entrée. Il a l’air ravi de pouvoir s’entretenir avec les deux serveuses qui sont là pour recueillir les billets, nettoyer les tables et garnir le buffet. En fait, il a l’air d’en courtiser une.
Après ce copieux repas où je me suis permis d’ingurgiter une soupe au riz pour solidifier le contenu de mes intestins, je m’adresse à la réception avec la grande carte de Beijing que m’a laissée Rosalie; il y a un x à l’endroit où Laurent a été tué. Je leur demande de situer l’hôtel sur la carte et combien de temps cela me prendra pour me rendre à pieds jusqu’à ce x. On me répond 15 minutes. Je devrais donc être là vers 8 h 45. Il est 8 h 30.
J’entreprends donc cette longue marche, affublé de mon trépied, de l’appareil photo de Laurent et du sac contenant la caméra vidéo. Longeant le côté nord du 6e périphérique en direction est, à 8 h 45, je dois allonger le pas; il m’apparaît évident que l’échelle de la carte ne correspond pas à celle que je m’en faisais; d’ailleurs, il n’y a pas d'échelle sur cette carte.
Puis, je suis assailli par le doute; je crois me rappeler qu’avant de s’engager à traverser cette autoroute urbaine, Laurent a traversé une sortie; à moins que ce ne soit une entrée. Les repères visuels qui m’ont été rapportés en vidéo et en photos par Rosalie, égarés quelques parts à la maison, me semblent avoir disparus.
Il y a un long terrain vague, entouré d’une clôture... Je crois me rappeler qu’il s’agit d’une sortie. J’y suis; il me faut faire vite. À 9 h 24, je déclenche la caméra vidéo installée sur son trépied. Laurent a été frappé part un autobus à deux étages, à 9 h 25, le 3 avril 2006; nous sommes le 3 avril 2008. Deux ans plus tard, jour pour jour; et je suis là, maintenant. Je laisse filer le ruban de la cassette DVD pendant que passent quelques rares autobus à deux étages.
À peine à 50 mètres de là, une passerelle piétonnière et pour bicyclette, enjambe le 6e périphérique. Comment ne l’a-t-il pas vue? Paniqué ? Poursuivi ? Décroché?
Mais suis-je au bon endroit?
J’irai plus loin. Montrerai à quelques passants le seul article en chinois en ma possession, tentant, à la croisée d’une autre grande artère passant dessous le périphérique, de requérir et de valider les coordonnées de l’accident. Une passante prend le temps de lire l’article; elle baragouine un peu d’anglais et m’indique les coordonnées du plus proche bureau de police de la circulation. Pas question.
Je passerai du côté sud et reviendrai sur mes pas, pour installer finalement la caméra sur la passerelle dans l’axe de la rentrée et de la sortie. Comme çà, je vois assez large pour tout couvrir.

La photo affichée sur le web, accompagnant l’article a dû être prise de la passerelle; j’essaie comme je peux de cerner l’endroit et j’enregistre le passage de quelques autobus #6.
Pour rentrer à l’hôtel, je reviens à l’hôtel par le même chemin, un peu plus nonchalamment. J’ai chaud. C’était plus frais ce matin.
J’irai déposer tout mon équipement dans ma chambre. Puis, je m’aventure au luxueux hôtel d’à côté, le Kunlun pour repérer et utiliser les services Internets vendus à prix d’or. Il me faudra trouver une autre solution. Je demande plus de précision à Rosalie et à Paul en rapport avec leur visite au 6e périphérique. Message à SOS International pour m'excuser de mon apparition sans rendez-vous et pour inviter le Dr. Poitras à luncher ensemble.

Vers 13 h00, je téléphone à Carmen. Elle s’est levée tard. A quand même bien dormi. Elle devra laver son appartement au complet; l‘odeur de ma lotion est imprégnée partout. Elle a même rapportée à la buanderie, la serviette que j’avais utilisée la veille au matin pour la faire laver à nouveau car elle sentait encore « Polo ». Quand elle me demande ce que j’ai fait ce matin…
-Comme prévu, je suis allé faire des images de l’endroit où Laurent est décédé.
-Que fais-tu cet après-midi?
-Je vais dormir un peu. On pourrait souper ensemble si tu veux.
-OK. Rappelle-moi entre 5 et 6…

En fin de journée, je téléphone à nouveau. Surprise.
-Pourquoi fouillais-tu dans mes garde-robes hier matin ?
-Je cherchais un endroit pour suspendre mon habit.
-Pourquoi ne pas l’avoir suspendu dans la salle de bain.
-Çà ne m’est pas venu à l’esprit. Chez moi, c’est dans les garde-robes que je suspends mes habits.
-Pourquoi tu fouillais dans mes garde-robes hier matin ?
-Je fouillais pas…Je cherchais un endroit où accrocher mon habit…
-Pourquoi tu fouillais???
-J’ai déjà répondu…Je cherchais une place…
Interrompu.
-Qu’est-ce que tu ne m’as pas dit hier et que tu m’aurais dit quand je serais de retour au Canada?
-Je ne sais pas de quoi tu parles…
-Qu’est-ce que tu ne m’as pas dit hier et que tu m’aurais dit quand je serais de retour au Canada? Moi, je n’ai rien à cacher.
-Je ne me souviens pas t’avoir dit quelque chose comme çà. C’est quoi le contexte dans lequel je t’aurais dit çà?
Elle hausse le ton de plusieurs décibels.
-Qu’est-ce que tu ne m’as pas dit hier et que tu m’aurais dit quand je serais de retour au Canada? C’est très sérieux. Tu me caches quelque chose…
Elle hurle: "Moi, je n’ai rien à cacher…"
-Écoute, Carmen, qu’est-ce qui se passe?

Elle me ferme la ligne au nez.

Ouf…

Pour quelqu’un qui se dit sur écoute électronique…Tu parles d’une conversation…et à quel volume…Elle n’est pas bien. Rien ne sert de la rappeler au téléphone pour le moment. Je vais me calmer moi-même pour commencer. Keep it cool. Je suis inquiet, fatigué mais néanmoins en pleine possession de mes facultés. Assez du moins pour chercher à me mettre à la place de Carmen et essayer de comprendre qu’est-ce qu’il lui arrive.

Comme son bloc d'appartments n’est pas très éloigné de mon hôtel, je vais m’y rendre à pied. J’aurai le temps de réfléchir à la situation. J’apprécie me familiariser avec mon environnement immédiat; la marche donne des repères visuels plus aisément.

Chemin faisant, elle m’envoie un premier message texte : J’ai rien à voir avec toi, tes histoires, ton fils pis les histoires de ton fils. Il est 19h 33.

Je marche pendant une vingtaine de minutes et me rends en bas de son bloc ; je m’assois sur une bordure en ciment qui sert de plates-bandes de fleurs surélevées. Je ne sais pas vraiment comment répondre par message texte; je cherche un ton et une formule humoristique pour diminuer la tension. Tout çà n’a pas de sens.

Je téléphone…
-Salue Carmen. Je ne sais pas vraiment comment me servir des messages textes…
Silence
-…Je suis en bas…Pourquoi, on n’irait pas prendre une marche…
-Fous le camp de chez-moi…

En raccrochant, je comprends pourquoi, elle n’ajoute pas : « Sinon, j’appelle la police… ». Elle n'a pas signalé son dernier changement d'adresse...C'est la raison pour laquelle elle ne pouvait pas m'inviter chez elle officiellement pour obtenir mon visa...

Ce n’est pas l’envie qui manque de la rappeler pour lui signaler qu’elle a effectivement quelque chose à cacher aux autorités chinoises…Mais je me dis qu’elle n’est vraiment pas bien et qu’il ne faut pas ajouter l’insécurité à l’insécurité.

Après tout, c’est elle qui doit vivre à Beijing, pour gagner sa croûte et je comprends bien que ce ne soit pas simple et évident.

Je rebrousse chemin, autre message texte : Vas-t-en de mon building. Laisse-moi tranquille!
Suivi d’un dernier, tout de suite après:
J’ai jamais accepté d’être dans ton film, ni d’être filmée, ni d’être interviewée, d’ailleurs je ne savais même pas que tu voulais faire un film! Si j’avais su que tu me cachais plein d’affaires dangereuses, je ne t’aurais jamais répondu à ton premier courriel! Je n’aurais jamais accepté de te rencontrer, ni que tu couches chez moi.
Maudit malade. Tu me fais des problèmes, j’ai rien à voir avec tes histoires, hosties, donc j’ai rien à dire. T’es des geulasses (sic) de m’avoir caché ce livre-là. J’AI RIEN A VOIR AVEC TES HISTOIRES.

Le film??? Le livre???

Ces deux médias sont perçus comme une menace.
Est-ce cela la liberté d'expression en Chine?
Qu’y puis-je?
Maladresse de ma part??? Possiblement; l’importance de son insécurité m’a échappée.
Carmen a une plus longue expérience de la Chine. Une perception aussi. Que je ne suis pas obligé de partager.
C’est ce qu’on peut appeler un rendez-vous manqué.

Pour une raison ou pour une autre, si elle rappelait, je serais disposé à l’écouter le plus simplement du monde.
Je sais aussi que je ne lui ai rien imposé; j’ai assez d’aplomb pour avoir cerné une dimension de sa vulnérabilité. Il n'est pas nécessaire que le harcèlement soit inscrit dans un texte de loi pour savoir quand s'arrêter...
Pas question que je communique avec ses parents…comme l’on fait ses amis voisins qui s’inquiétaient de sa santé mentale…C’est une adulte. On ne peut aider les gens malgré eux. Il y a peu de chance qu’elle rapplique et communique avec moi de nouveau.
La force qu’il lui reste est de mener sa vie comme bon lui semble. Next step : Doubaï. Parce qu’au Québec, elle se sent brûlée. Comme une sorcière.
Bonne chance Carmen.
Un nouveau chapitre de mon séjour à Beijing débute.
Je suis désormais seul dans cette ville de 16 millions d’habitants, et de 40 kilomètres par 40 kilomètres où j’essaie de comprendre, avec mes moyens, mes outils et surtout qui je suis, comment Laurent est disparu.

09 juin 2008

DÉMÉNAGEMENT #3 (Fin)

Nous n’irons pas loin. Toujours en taxi. Où? Je n’en sais rien, tant que la voiture ne longe dans un stationnement pourvu d’une rangée de véhicule un petit centre d’achat garni de restaurants vietnamien, grec, français, japonais… Carmen me suggère le restaurant italien dont elle apprécie le propriétaire.
Pendant qu’elle grignote sa bruschetta, je poursuis le récit de mes activités de la journée. Un jeune couple vient s’asseoir deux tables plus loin; elle baisse la voix et m’invite à faire de même. Décidément, je trouve de plus en plus éprouvant cette méfiance continue. Tout en me sustentant, d’une pizza, il me faut soudainement lui révéler, deux fois plutôt qu’une, tous les détails de la rencontre fortuite avec l’étudiant chinois qui m’a abordé quelques heures plus tôt. C’est vrai qu’il s’est fait insistant et qu’à l’instant où j’ai fermé mon cellulaire, il m’a interpellé une fois de plus. Je pense comprendre qu’il a un problème financier de transport ou de logement; je ne me sens pas à l’aise sur ce pont qui enjambe le canal; nous sommes isolés malgré la circulation environnante qui ne m’apparaît pas dense compte tenu de la largeur de ces grandes artères où circulent encore de nombreux cyclistes; je n’ose pas sortir mon porte-monnaie.
-Sorry, but I have my own problems.
Il rebrousse chemin.
-Tu m’as dit qu’il avait des livres dans les mains.
-Oui… C’est vrai.
-Quels titres?
-En anglais…mais je ne m’en souviens pas.
-C’est très important. Fais un effort…
-Deux livres à couverture rigide, munis d’une jaquette en couleur. Science? Religion ?
Je hausse les épaules.
-Tous les détails sont très importants…Recommence.
Je n’en peux plus. Je n’en sais pas plus long.
Carmen me met en garde. Ce n’est pas un hasard. Je dois être très prudent. Il faudrait que j’évite d’être abordé dans la rue.
-Ce n’est pas pour rien que ton visa ne t’a été accordé que pour 30 jours…alors que tu avais droit à 60. Ils savent que tu es venu pour Laurent…Ils se demandent ce que tu cherches.
Quand le jeune couple d’à côté finit par quitter, je la sens plus détendue. Elle m’annonce que son ami qu’elle n’a pas vu depuis un an a repéré des articles en chinois sur le web et qu’il allait la rappeler demain. La hausse de quelques décibels de sa voix m’autorise à poursuivre sur la voie des confidences. Je me dis que, malgré la tension, les choses avancent.
Je pourrais parler pendant des heures de ce que je sais des derniers jours de Laurent en Chine. Les étudiants qui l’accompagnaient et que j’ai filmés ont été généreux et sincères; j’ai pu enregistrer leurs émotions. Certains me guident encore ici à distance par Internet. J’ai même établi un contact avant mon départ avec trois étudiantes chinoises qui faisaient parties du même comité que lui; je compte bien filmer leur témoignage quand je serai de retour au Beijing Frienship Hotel, à la fin de ce séjour.
Encore là, Carmen me recommande la méfiance à leur sujet. C’est un peu comme si elle me répétait que tout ce que je pourrais leur dire pouvait être retenu contre moi : répartie classique d’une arrestation policière.
Mais qu’aurais-je à me reprocher? Je cherche à élucider les circonstances de la mort de mon fils.
Je sais que des faits me resteront inconnus pour le reste de mes jours; si je suis là, c’est que je veux qu’il y en ait le moins possible. Il m’arrive aussi d’imaginer que d’autres faits me sont cachés ou falsifiés. Les hypothèses permettent la recherche de la vérité. Je répète souvent qu’elles sont ouvertes…La folie me guette s’il en était autrement. Qu’elles s’appuient sur mes perceptions, mes expériences de vie ou mon imaginaire, çà je le sais. Comment pourrait-il en être autrement? Qu’elles soient le fruit d’une névrose consécutive ou non à cette tragédie, peu m’importent; je favorise l’une d’entre elles.
Je la partage aujourd’hui en flots de paroles endeuillées ou de ténébreuses vérités avec Carmen; elle me donne l’occasion d’en vérifier la pertinence. Même si l’intensité avec laquelle elle s’implique m’indispose, je ne doute pas de sa sincérité ou de son aide.
Laurent avait apporté trois livres en Chine : de Kafka, Lettre au père; Jules et Jim de Roché Henri-Pierre dont François Truffault a tiré un film avec Jeanne Moreau; La chute de la CIA, Les mémoires d’un guerrier de l’ombre sur les fronts de l’islamisme, de Robert Baer, cadeau dédicacé par son ami Sébastien ainsi: pour mon futur CIA Man. Je les ai retrouvé dans la valise rapportée de Beijing par les étudiants.
Quand je fais mention de ce livre sur la CIA, Carmen commence par dire que ce n’est pas intelligent de sa part d’avoir traîné un pareil livre en Chine…elle est certaine que sa chambre a été fouillée…ceci expliquant cela : une explication venait d’être trouvée à sa disparition de cinq heures le dimanche de l’excursion à la grande muraille.
Puis elle ajoute :
-Ce n’est peut-être pas lui qui avait apporté, ce livre en Chine, mais un de ses amis à qui il l’aurait prêté…
-Il l’aurait replacé dans les bagages?... Çà ne m’est jamais venu à l’idée…C’est possible… À la lecture, j’ai retenu trois choses de ce livre : la CIA fréquente assidûment les grandes rencontres universitaires…Pékin est l’endroit au monde où la santé psychologique des agents est la plus sérieusement mise à l’épreuve et ils doivent à ce titre recevoir une formation spéciale…Le taxi demeure l’endroit le plus sécuritaire à Pékin pour s’entretenir discrètement.
-Ce n’est sûrement plus le cas maintenant pour les taxis…ils sont tous sur écoute.
-Je ne peux quand même pas oublié que Susan, l’étudiante australienne prétend que Laurent lui a dit avoir passé la journée en taxi ce dimanche-là…

De retour dans ma chambre d’hôtel, nous tentons avec l’aide d’un technicien de brancher le laptop de Laurent. Impossible. La connexion est incompatible avec un ordinateur Apple. La Chine s’accommode du monopole Microsoft; tant pis pour elle, les monopoles sont une autre forme de dictature.
Carmen lance :
-Tu trouveras tous les services informatiques désirés au gros hôtel pas très loin d’ici…Évidemment pas gratuits.
Quand je lui demande si elle veut m’accompagner demain filmer le 6e périphérique, à l’endroit et à l’heure où Laurent a été heurté mortellement, deux ans auparavant. Elle me répond qu’elle est fatiguée, qu’elle a ses limites, qu’elle n’en peut plus.
-C’est très exigeant pour moi tout çà.
-Je comprends…Tu devrais rentrer maintenant.
Je la reconduis à la porte. Elle rentre à nouveau et se demande comment elle va faire pour m’aider à envoyer des fleurs à Michèle pour son anniversaire.
-Je vais m’arranger avec çà comme un grand. Bonne nuit. Je te téléphone demain midi.

01 juin 2008

DÉMÉNAGEMENT #2 (suite)

La carte de la ville m’indique qu’en allant à gauche en sortant du restaurant, je devrais arriver au 6e périphérique, une autoroute urbaine, comme le boulevard métropolitain. Comme je ne le perçois pas au bout de la longue avenue que je longe depuis une dizaine de minutes, je pense être mal orienté; je comprendrai plus tard que périphérique est encaissé et pas nécessairement élevé. J'ai pourtant franchi un canal auquel des amies de Laurent ont déjà fait référence.
En rebroussant chemin, un étudiant chinois, (il a des livres dans les mains) me bloque le passage; dans un anglais incompréhensible, il sollicite mon aide. Haussement d’épaule de ma part, je poursuis ma route.
Premier appel sur mon nouveau cellulaire.
Carmen commence par me dire que la consule veut que je la rappelle.
-Je vais voir si je peux la joindre au téléphone, sinon je vais aller directement à l’ambassade; je ne suis pas très loin.
-Autre chose. Il va falloir que tu quittes aujourd’hui. Je n'arrête pas de tousser à cause de ta lotion. C’est vraiment trop petit ici.
-Je suis vraiment désolé. Ne t’en fais pas pour moi. Penses-tu pouvoir me trouver une chambre jusqu'au 10 avril?
-Je vais essayer au Home Inn Hotel, c'est très correct comme endroit...
En fermant mon cellulaire, l'étudiant de tantôt se représente à nouveau.
-I get my lot of shit today; please let me go.
Il a compris que j'avais autre chose à faire que de m'occuper de lui.

À l’ambassade, madame Hue m’emmène dans son bureau, s’assoit et, après quelques secondes de silence, me demande ce qu’elle peut faire pour moi.
Surpris.
-On m’a dit que vous vouliez me voir. J’ai laissé un message tantôt sur votre répondeur. Comme j’étais dans le quartier, je suis passé.
-Ce n’était que pour confirmer le rendez-vous de ce matin.
Nous partageons un sourire amusé. Je m'excuse pour cette erreur de communication.

Au coin de la rue, je hèle un taxi qui fait demi-tour. Je me rends compte assez vite que je n’ai pas d’adresse de retour et que je ne saurais indiquer au chauffeur le parcours; cellulaire.
-Salue Carmen, çà va? Comment je fais pour retrouver ton building.
-Ouais, c'est vrai...
Après quelques secondes de silence.
-Téléphone à ADL, la messagerie devant laquelle tu es passé ce matin, au coin du parc pas loin de chez moi; il y a quelqu’un là qui parle anglais…65 32 65 36. Demande-leur d’expliquer au chauffeur où c’est?
-C’est quoi encore le numéro.
Vais-je être capable de le retenir; j'ai l'impression que les choses vont tellement vites.
-65 32 65 36...

J’essaie… C’est occupé. Je réessaie…C’est occupé. Ais-je fait le bon numéro?
Le chauffeur attend. Le moteur roule. Il n’a pas encore démarré son compteur.
-Allo Carmen. Es-tu certaine du numéro? C’est toujours occupé.
-‘Scuse-moi…C’est souvent comme çà… Ils ont plusieurs numéros…Essaie le 65 37… 65 32 65 37.
J'ai eu le temps de sortir un stylo et note pendant qu'elle poursuit
-Quand tu seras rendu à l’appartement; tu diras au chauffeur d'attendre, ta valise est faite.
-Je ne connais que le chemin à pied au travers du parc. Je ne me souviens pas du trajet par les rues.
-Rappelle-moi quand tu seras à DSL.

Le chauffeur ne semble pas s'impatienter. Est-ce de la courtoisie?

Autre essai sur le clavier. Çà sonne et çà répond en chinois…
-Is there somebody there who talk english?
Silence. Je répète.
J'entends des gens qui semblent s'interpeler.
J'attends, j'attends, j'attends...
-Yes..Hello...
Shakespeare m'inspire les mots qu'il faut pour remettre mon cellulaire au chauffeur qui semble bien content d'avoir un congénère au bout du fil.

Compteur. Nous démarrons enfin.
Ce chauffeur est vraiment patient et sympathique.

Quelques minutes plus tard, je re-téléphone à Carmen et c’est du haut de son 18e étage qu’elle nous pilote; je relaie au chauffeur ces indications: à droite, à gauche, continue.
-OK, je me reconnais
À l’arrivée, je dois faire comprendre au chauffeur de m'attendre; il monte sur le trottoir et s'arrête. Je le trouve vraiment compréhensif et il ne semble nullement inquiet que je le quitte sans lui avoir laissé un sou.

Je m’engouffre au pas de course dans l’immeuble, prend l’ascenseur, frappe à la porte.
Carmen ouvre et pousse ma grosse valise devant elle; elle me rend mon sac à dos et la caméra. J’éclate de rire; la situation me semble loufoque; c'est la première fois de ma vie que j'arrive et pars si rapidement de chez quelqu’un.
-Je vois pas ce qu'il y a de drôle. Je n'arrête pas de tousser depuis ce matin.
-Je suis vraiment désolé.
Je lui demande si elle n’a rien oublié.
-Me prends-tu pour une voleuse?
-Pas du tout. As-tu réussi à me trouver une chambre?
-Non, mais on va en trouver une. J'ai l'impression que tu es fâché.
-Pas du tout. Je trouve çà plutôt cocasse.

Taxi. Direction Home Inn Hotel, à une distance marchable de chez elle où une heure auparavant, on lui aurait répondu qu’il n’y avait plus de place. Durée de la course depuis l'ambassade: une heure trente minutes maximum, 7$. Même si ce n'est pas la coutume ici, cette fois, je laisse un pourboire; cela me vaut un magnifique sourire.
À la réception, du 2 au 10 avril, pour 8 jours, çà passe comme une lettre à la poste ; 42$ par jour, une aubaine. Petit déjeûner 1,15$ en sus, au besoin.
Ascenseur pour le deuxième étage; nous nous retrouvons quelques minutes plus tard dans une grande chambre avec toilette, douche et lavabo. Carmen verrouille les fenêtres, tire les rideaux. Le rangement est limite. Elle retourne à la réception exiger des cintres... Je m'en serais occupé, sauf que...elle est bien plus vite que moi.
Merci. Il est temps d'aller souper.
(À suivre)

25 mai 2008

DÉMÉNAGEMENT #2

Les chantiers commencent tôt. Il y a un édifice en construction tout près. La fenêtre panoramique, même fermée, laisse passer le tapage des marteaux piqueurs. Je vais prendre une douche, me faire la barbe, tenter de me rendormir. Impossible. Une heure plus tard, j’ouvre ma valise et décide de suspendre mon habit pour le défroisser avant la visite à l’ambassade.
Je cherche une place dans les garde-robes de l’entrée. Carmen se réveille et me demande pourquoi je fouille dans ses affaires.
-Je cherchais un endroit pour accrocher mon habit.
Je l'ai réveillé. Elle a mal dormi. Ces choses-là se sentent.
-Tu as ronflé toute la nuit...
Au sortir de la salle de bain, elle trouve l’odeur de ma lotion après-rasage trop forte; elle me reparle de son asthme ; elle a beaucoup d’allergie. Je dois me relaver la figure; je suspends la serviette à la pôle de la douche.
On déjeûne au sirop d’érable, fraîchement arrivé, mais le dernier de l'an dernier.
J’entre des données dans mon nouveau cellulaire . Je n’arrive pas à déclencher la fonction Air Port du Mac de Laurent ; j’aimerais bien me brancher facilement pour mes courriels. J’ai essayé hier au Beijing Friendship Hotel et çà ne fonctionnait pas ; je voulais demander du support à Sébastien avant de partir, mais je suis parti trop vite.
Carmen accepte que je prenne mes messages sur son ordinateur en me parlant du coût élevé de l'électricité qui se monnaie à la carte comme pour les cellulaires.
De la fenêtre, je remarque des logis temporaires en béton; alignés sur deux étages avec une longue galerie au deuxième; c’est là que résident les travailleurs de la construction qui oeuvrent sur les buildings autours ; un long lavabo commun où ils ont dû faire leurs ablutions au levé du jour sert actuellement à leurs compagnes pour le lavage des vêtements.
Puis avec Carmen, suit une longue discussion sur la situation politique du Québec. Nous ne partageons pas le même avis ; elle s’affiche fédéraliste en s'appuyant sur les amérindiens. J’essaie de comprendre: les québécois n’ont pas le droit de revendiquer un pays car ils ont volé cette terre aux amérindiens. Elle argumente très fort en élevant la voix. J’ai moi-même une voix qui porte ; il m’arrive de dire aux gens avec qui je discute que mes emportements ne doivent pas être interprétés comme si j’étais fâché contre eux; mais cette fois, c'est vraiment elle qui a le dessus. Elle est au bord du cri...
-Ce n’est pas nécessaire de se fâcher...lui dis-je avec mon plus beau sourire.
Elle revient et reprend le même discours.
Je dois insister à plusieurs reprises pour que l’on change de sujet.
Je m'étonne qu'elle tienne à parler si fort, alors qu'elle m'a déjà mis en garde contre l'enregistrement possible de nos conversations.
Le calme revient et mon départ pour l’ambassade, seul dans Beijing, est marqué par une certaine émotion ; on se fait un calin.
Je retrace le chemin parcouru la veille à travers les parcs et les édifices pour me rendre au poste de taxis. Je montre la carte d’affaire de l’ambassade, côté chinois, au chauffeur; cette carte accompagnait une traduction du rapport de police, envoyée par l'ambassade deux ans auparavant. Quelques minutes plus tard je suis dans les bureaux de la détentrice et consul Eva Hue.
Elle est très aimable, s'excuse de n'avoir pu m'accueillir la veille, à cause des nouvelles heures d'ouverture. Son français est correct.
Le dossier est devant elle ; il ne paraît pas volumineux.
-Puis-je savoir à quelle heure l’ambassade a reçu l’avis de disparition de la Clinique SOS Internationale d’où Laurent venait de s’enfuir ?
-Difficile à préciser exactement ; c’est un lundi matin…Ce qui est inscrit au dossier, c’est que ce n’est pas le nom de Laurent qui a été donné au premier appel.
Je n’ai pas la présence d’esprit de lui demander de qui il s’agissait ?
-Un deuxième appel a été reçu pour apporter la correction à 9 h 30.
Évidemment, ce fait ne nous avait jamais été signalé par la Clinique. Laurent s'est sauvé selon la Clinique à 8 h 25 et ils auraient aussitôt avisés l'ambassade.
-Puis-je feuilleter le dossier ?
J’y vois une photocopie de son passeport. Des copies de documents en notre possession. L’article de presse parue sur le web et rapportée à Paris par Rosalie. Deux photocopies de photos tirés de l'ordinateur de Laurent et apportés par les étudiants pour aider aux recherches. L’une à la muraille de Chine avec sa tuque . L’autre prise dans un marché avec une étudiante, Pronita, du même comité de travail que lui, Disarmement and International Security. Cette image fait partie d’un ensemble de trois très semblables, mais toutes hors foyer. Je me demande franchement ce que cette photo fait là. Hâte, précipitation, panique ???
-J’ai commencé un film en hommage à Laurent. J’ai déjà travaillé à l’Office National du Film du Canada. J'aimerais obtenir un rendez-vous avec les autorités policières pour avoir plus de détails sur l'accident ?
Elle re-feuillette le dossier…
-Il y a déjà eu une démarche d’entreprise en ce sens. Je me demande pourquoi, elle a été interrompue ? …Je vais voir ce que je peux faire. (Peut-être est-ce suite aux autorisations que nous avions accordées à Rosalie en juin 2006?)
Je reprends.
-Voici mon numéro de cellulaire ; j’attends votre appel. Est-ce qu’il y a un service de clipping (découpage d’articles de journaux) à l’ambassade ? J’aurais besoin de m'assurer s'il n'y a pas eu d’autres articles de presse que celui apparaissant au dossier?
-Je vais vérifier et vous rappellerai aussi à ce sujet.
L’empathie qu’elle me témoigne m’entraîne à lui demander s’il y a souvent des décès de canadiens en Chine.
-Presque un par mois…

En traversant la rue, j’entends derrière moi une discussion en français entre deux hommes…il est question de marijuana…Je me retourne.
-Bonjour…
Ils sont en costume cravate comme moi.
-Bonjour…Tu arrives du Québec ?
-Vous travaillez à l’ambassade ?
-Oui, répondent-ils, en chœur, comme les Dupond-Dupont, dans Tintin.
Ils continuent tout droit sur le trottoir d’en face ; je dois virer à gauche. Je me rends à la Clinique SOS. Deux coins plus loin, je les recroise et l’on se resalue. Dans ce quartier d'ambassades, il y a des terrasses; il est midi; c'est un peu frais pour dîner dehors.

La clinique est réservée principalement aux étrangers et aux chinois fortunés; elle est cachée derrière un concessionnaire Volvo, dans une vaste cour intérieure protégée par une guérite, un
gardien et une barrière à bascule pour laisser passer les automobiles.
Je suis à pieds. Je passe comme si c'était chez moi.
À l'intérieur, je cherche sur le tableau de bord le nom de la médecin allemande qui s’est occupée de Laurent . Il n’est pas inscrit. Par contre, je vois celui du docteur Poitras, un québécois ; il est intervenu auprès des étudiantEs de Sciences Po avant qu'ils ne prennent l'avion pour Paris.
Au comptoir, une française me demande ce qu’elle peut faire pour moi.
-Je voudrais voir le docteur Poitras.
-À quel sujet ?
-C’est personnel. Je viens du Québec.
-Veuillez vous asseoir, en m’indiquant la salle d’attente.
Elle discute avec un rouquin barbu assis derrière un bureau, répondeur téléphonique à la main, comme en attente ; il se retourne, jette un coup d’œil dans ma direction, évite mon regard.
Elle revient en me demandant plus de précision. Je lui dis que mon fils est décédé après être passé par ici, il y a deux ans. Touchée, demi-tour. Il lui donne sa carte qu’elle vient me remettre en m’expliquant qu’il est en situation d’urgence d’un transport de malade en hélicoptère.
-Il vous demande de lui communiquer vos attentes par courriel.
-Merci.
Je repars, fais le tour du bâtiment, repère la porte par laquelle Laurent est sortie; je vais revenir avec ma caméra.
J'ai faim. Une enseigne extérieure avec un gros chaudron de soupe sur un feu de bois. Menu. Même s'il y a des photos; ce n'est pas évident. Incompréhension presque totale. J’y vais au hasard; mystérieux choix, mystérieux goût, petits ossements, carapace ventrale d'une petite tortue... mais la bière est bonne. J'obtiens malgré tout de quoi lire pour me tenir compagnie dans cette immense salle à dîner: une revue papier glacé, couleur, magistralement mise en page, remplies de superbes mannequins avec vêtements à la mode ou presque sans, voiture, lunettes de soleil, coiffure, maillots de bains, bijoux, parfums, vacances, en chinois évidemment, sauf pour la marque de commerce. Je n'ai jamais vu pareil catalogue de consommation de luxe, en français ou en anglais. Et je me souviens de ce livre que m'a donné ma soeur Micheline pour mes soixante ans: Comment les riches détruisent la planète de Hervé Kempf.
(À suivre)

19 mai 2008

DÉMÉNAGEMENT #1

J’attends Carmen à 9 h 30 ; elle arrive à 10 h 30. Cela m’inquiète un peu ; je dois rester là et ne peut quitter avant qu’elle n’arrive. Je brûle d’envie d’aller repérer le bloc de ce complexe hôtelier, datant des années 50, où se trouve l’appartement où Laurent a résidé.
J’ai un peu le temps de poursuivre la lecture des Contemplations de Victor Hugo, commencées avant mon départ.
Quand elle arrive avec des sandwiches d’une cantine de l’Hôtel Kempinsky, je la trouve marrante…Elle m’explique à quel point c’est sécurisant de payer un peu plus cher pour s’assurer d’une saine nourriture; avec la fondue de la veille, je suis disposé à lui donner cent pour cent raison ; j’aime beaucoup les mets épicés, mais à ce point-là…
Carmen voudrait partir tout de suite ; elle n’aime pas l’endroit. Je lui demande d’attendre le temps d'explorer l'environnement extérieur puisque je dois revenir; je lui remets tous les documents que j'ai apportés: depuis la demande de financement de film au Conseil des Arts du Canada jusqu’au rapport du coroner de Chine, tout y est classé, chronologiquement. Sur le dessus, la dernière pièce au dossier: la lettre reçue de Susan H. ; cette australienne qui aura été la dernière congressiste à avoir vu Laurent vivant; elle avait passé une partie du dimanche avec lui et l'avait accompagné, avec ses amis, à la Clinique SOS Internationale ; il m’a fallu presque dix-huit mois pour obtenir sa version des faits.
Je quitte avec la caméra et le trépied. Soushiant et Laura S. m’ont fourni suffisamment d’informations pour m’orienter dans les méandres de ce vaste jardin intérieur que sillonnent lentement des taxis et des véhicules à l’ombre de tous ces arbres en pleine floraison.
J’aurai le temps de repérer le bloc d’appartements où Laurent a résidé . Il me faut revenir en vitesse. Des crampes intestinales m’y obligent.
Pendant que Carmen discute du point de vue de Susan H. sur l’état psychologique de Laurent, je ne suis préoccupé que par une chose : pour les trois derniers jours de mon séjour, me sera-t-il possible de réserver l’appartement où a résidé Laurent? Sera-t-il libre ?
Oui, c’est fait. Le 61843 sera à moi les 10-11-12 avril. Tout augure pour le mieux.
On emprunte le 6e périphérique, pour se rendre, en taxi, près du quartier des ambassades, au 18e étage d’un édifice récent, à l’appartement de Carmen. C’est un petit loft charmant qui débouche sur une fenêtre panoramique; une pièce fermée, la salle de bain. Je vais dormir sur le canapé qui fait divison de la cuisine pour le salon.
Il y a fort peu de chance que je reste là longtemps. On se pilera vite sur les pieds.
D'ailleurs, nous partons presqu’aussitôt pour l’ambassade du Canada.
Des militaires chinois donnent accès à toutes les ambassades.
Nous nous buttons à une porte close. Impossible de passer, malgré mon passeport : les heures d’ouverture sont le matin. Carmen fait une scène aux gardiens qui se trouvent derrière un guichet, insiste pour que j’insiste, intervient, dénonce, les traitent de « carpes » dans notre langue maternelle. Je lui fais comprendre poliment qu’il s’agit de mes affaires et que cela ne donne rien de s’énerver. J’obtiens un rendez-vous pour le lendemain avec la consul Eva Hue.
Nous repartons en taxi ; elle me signale l’emplacement de la Clinique S.O.S., qui est à deux coins de rue de l’ambassade. Elle doit voir son médecin dans une autre clinique : une piqûre d’insecte infectée ; c’est dans un édifice à bureau de l’Hôtel Kempinsky. Je me rends compte dans les galeries de ce 5 étoiles d'une trentaine d'étages et dont le hall est tout de marbre vêtue, que je pourrais être aussi bien être à New-York ou San Francisco; ce n'est pas la première fois que je trouve que tous les centre-villes du monde finissent par se ressembler, ne ménageant pas souvent ce qui les distinguait.
Quelqu’un qui nous entend parler français nous salue ; il fait cirer ses souliers par un chinois en costume traditionnel; c’est un avocat de Québec, qui travaille là, aux étages supérieurs, dans des transactions financières, « pour la paix » semble-t-il ? Sans vraiment savoir pourquoi, j’aurais volontiers pris un verre avec lui. Les démêlés de Carmen avec une autre firme d’avocats, lui parurent de peu d’intérêts.
Puis dans le dédale des galeries des grands joailliers, couturiers ou parfumeurs de ce monde, nous aboutissons à la cantine où elle s’était procurée les sandwiches du petit-déjeûner. J’ai l’impression de me retrouver au Mail Champlain, sur le boulevard Taschereau. Je prendrai seulement un café pendant que Carmen raconte l’aversion qu’elle porte à cette caissière.
J'ai besoin d'un téléphone cellulaire. Autre taxi, c’est fait; dans un magasin Carrefour, chaîne française, le modeste achat d'une soixantaine de dollars s'effectue par signes et autres manifestations de signes d'impatience. Les brusqueries de Carmen avec les autochtones, commencent à m’épuiser; est-ce sa façon de sauver sa peau dans cet univers dont elle me renvoît presque constamment l'hostilité permanente? ou y a-t-il moyen de faire autrement?
Quelques semaines plus tard, c'est devant les magasins de cette chaîne que se dérouleront des manifestations anti-françaises dues aux incidents parisiens de la flamme olympique.
Autre taxi : le marché d’alimentation. Tout semble frais; beaucoup de légumes, poissons, crustacés, volailles...Elle choisit des steaks. C'est là qu'on trouve aussi les détergents, shampoings, chasse-moustiques, lotions, cosmétiques bon marché...
C’est à l’intérieur des commerces que j’ai vraiment ressenti qu’il y avait beaucoup de monde en Chine; à moins que ce ce soit un penchant naturel à me retrouver dans quelques temples de la consommation. J'ai horreur des files d'attentes, surtout celles des caisses enregistreuses. Dehors, les grandes avenues et les larges trottoirs permettent d’éviter le sentiment d’étouffement; je ne parle pas des poumons.
Autre taxi : de retour à l’appartement pour un agréable repas fait maison et une bonne bouteille de vin acheté à l’aéroport de Washington DC. On fait le tour des amis communs, de l’expérience de la traversée avec Pierre, son grand copain, de nos expériences de vie professionnelle, de nos réussites et de nos échecs, et des plans que je dresse pour en apprendre davantage sur les circonstances de la mort de Laurent.
J’échange aussi sur la forme que je cherche à trouver pour intégrer au tournage du film. J’aimerais nous saisir en plein dialogue, l'un en face de l'autre, en train de faire le point, à la fin d'une journée. Mais ne sais pas encore ni où, ni quand ?
Il est question de son ami chinois qui parle anglais et qui lui a révélé l'accident mortel d’un jeune canadien, avant qu'elle n'apprenne par Pierre, notre ami commun, qu'il s'agissait de Laurent, mon fils et celui de Michèle. Ce voisin d'alors, lui avait signalé et traduits des articles de journaux ou des nouvelles télévisées évoquant un enlèvement, une disparition, une poursuite. Elle va l’appeler demain pour voir s’il peut retracer ces articles sur le web.
Je viens en Chine vérifier ce qu’il peut y avoir de vrai dans tout çà.
Je pense que ce sera facile si on se divise comme çà le travail par deux; je crois comprendre qu'elle est entre deux contrats et qu'elle peut organiser son temps comme bon lui semble.
Moi, je suis prêt à rencontrer les autorités policières et leur demander l’autorisation de communiquer avec des témoins.
Je demanderai de l’aide à l’ambassade pour y arriver. Je vérifierai aussi sur place, à la Clinique SOS Internationale, les éléments contradictoires soulevés par Carmen et Rosalie T., lors de la visite-éclair qu’elles ont effectuée en juin 2006. Je garderai pour les derniers jours, les rencontres avec des jeunes chinoises qui ont croisé Laurent au World MUN.
J'offre à Carmen de faire la vaisselle ; elle refuse ; elle la fera demain.
Les nombreux déplacements d’aujourd’hui, cet appartement, cette cuisine, les sites visités, le divan qui m’attend et le ton de cette longue conversation amicale me donnent l’impression que je suis encore en Amérique et loin d’être en Chine.
Je n’aurai aucun mal à m’endormir.

11 mai 2008

SURPRISE À L'ARRIVÉE

Je ne suis pas dans le corridor aérien gravé dans ma mémoire par les photos de Lo, archivées dans son appareil. Ce que j’arrive à percevoir par le hublot fait davantage large parc industriel que quartier résidentiel de maisonnettes à toits de tuiles symétriquement alignées. Dès que l’avion touche le sol, je cherche du coin de l’œil sa tour de contrôle ; l’avion fait un dernier virage, je l’aperçois très au loin; et se profile le nouvel aérogare, que Laurent avait photographié, en construction.
Le temps a fait son œuvre. Je ne suis pas encore dans les traces de mon fils ; mais sans lui, je ne serais pas là.
L’espace intérieur du nouvel aéroport est immense et lumineux : il est soutenu par une muraille de verre que freine la courbe d’une voûte dorée, diffusant un éclairage tamisé sur des colonnades laquées de rouge. Cela donne le sentiment que la Chine s’ouvre au monde.
Au travers de panneaux vitrés, je vois, à l’étage inférieur, un labyrinthe de boutiques hors taxes. Au-delà des portes et des formalités de l’immigration, un métro hors-terre d’environ un kilomètre mène aux bagages, à la douane et à la sortie.
Carmen est là ; nous refaisons connaissance. Le chauffeur de taxi trouve la valise pesante ; je lui remets l’adresse en chinois que l’hôtel, par interne, m’a fait parvenir avec la confirmation. Carmen s’assoit devant pour s’assurer qu’il suivra le bon chemin. À peine engagé sur l’autoroute, une empoignade éclate entre eux, tant et si bien que suite à plusieurs arrêts en bordure de l'autoroute, nous nous retrouvons dans une ruelle, entourés de badauds, devant un poste de police.
Carmen me conseille de ne pas dire un mot. De toute manière, je me demande comment, je pourrais être compris. Le compteur roule. Au moment où l’officier se penche, je lui tends la feuille sur laquelle est inscrite l’adresse de mon hôtel. Il échange quelques mots avec le chauffeur lui indiquant du doigt une direction. La voiture quitte la ruelle à reculons. Nous sommes à deux coins de rue. Le chauffeur aurait perdu la face ; il ne savait pas où se trouvait l’hôtel. La course coûte à peine 15$ ; le portier de l’hôtel doit cependant intervenir pour séparer les belligérants qui n’en finissent plus de s’invectiver et de se repousser physiquement comme des enfants. Ouf !!!
Le comportement de mon hôtesse me semble excessif ; mais ais-je d’autre choix que de me fier à son expérience ? à sa connaissance de Beijing ? Il faut prendre sa place. Les Chinois haïssent les blancs et font tout en leur pouvoir pour les extorquer ? De plus, elle est une femme. Elle avance que nous avons déjà été repérés par la police dès le départ ? Il y a des micros dans tous les taxis pour enregistrer les conversations ? Pourquoi mon visa n’est-il que de trente jours, alors qu’il aurait pu être de 60 ?
Son appartement a déjà été fouillé, à son insu; elle a été suivie plus d’une fois. Décidément, ce séjour s’annonce périlleux.
En fin de soirée, je prends mon premier repas en sa compagnie : une fondue chinoise tord-boyaux. Je dépose ensuite ma compatriote dans un taxi, commandé par le concierge de l’hôtel. Carmen reviendra demain matin me chercher pour que je gagne son appartement, jugé plus sécuritaire et à son avis moins à risque de surveillance que celui où je me trouve.
Pendant quelques minutes de marche, avant que je n’emprunte le couloir extérieur du jardin qui conduit à l’entrée de mon appartement, il y a effectivement quelqu’un derrière moi jusqu’au bureau du registraire. Un hasard ?
Je m'endors et une odeur de fleur printanière me réveille presque aussitôt.
Non, je ne ferai pas de cauchemards.

03 mai 2008

POUR LE DÉPART

De retour de Barcelone depuis 15 jours, il me reste encore 10 jours de vacances à prendre avant le 30 avril. Le dimanche 2 mars, je me lance : je vais aller à Pékin et veux être là le 3 avril. J’ai la chance d’y connaître une amie d'un des trois co-équipiers avec qui j’ai traversé l’Atlantique en 2003. Elle travaille depuis quelques années là-bas. Pour protéger son anonymat et ses droits individuels, je l’appellerai Carmen.
En mai 2006, elle avait aidé, , une grande amie de Laurent, Rosalie T., visitant la Chine avec sa famille, que nous avions mandatée pour recueillir des informations entourant son décès.

Par courriel : Je projette faire un saut à Beijing 1ère semaine d'avril. Je tiens à voir de mes propres yeux là où Laurent est mort. Et poursuivre mon enquête. Seras-tu encore là?

Quelle bonne nouvelle que tu viennes, je suis super contente! Alors on va se voir! Dis-moi exactement quel jour tu vas venir et j'irai te chercher à l'aéroport…tu peux habiter chez moi, pas de problèmes, çà va t'éviter de dépenser beaucoup d'argent.

C’est sécurisant. Je ne serai pas seul à l’autre bout du monde.

Les questionnements de Michèle et même mes propres motivations firent que jusqu’à la confirmation de mon billet d’avion le 20 mars, bien des écueils se sont dressés sur une préparation déjà improvisée ; j’hésitais tout en faisant un pas en avant chaque jour; je voulais rapporter des images, mais lesquelles? Et comment?

L’obtention du visa obligatoire nécessitait, le renouvellement de mon passeport et une adresse de séjour. Facile quand on fait partie d’un tour organisé, la question de l’adresse ne se pose pas ; il suffit de donner le nom de l’agence de voyage.

Mais Carmen n’avait pas signalé son dernier changement d’adresse aux autorités policières, elle ne pouvait donc officiellement m’accueillir. L’aide de ses voisins ne pût non plus se concrétiser. Comme j’avais déjà entrepris des démarches pour réserver les trois derniers jours de mon séjour au Beijing Friendship Hotel, là où Laurent avait séjourné pendant le World Mun, je fis ajouter une nuit le jour de mon arrivée. J’obtins un visa de trente jours qui me coûta plus cher que prévu, à cause du court délai auquel j’étais astreint. Et le reste du temps, après le travail, était consacré à préparer les dossiers que j’apportais avec moi ; je voulais avoir sous la main toute l’information déjà accumulée et la partager avec Carmen qui m’avait antérieurement fait part d’intuitions sur ce qui avait pu se produire ou de nouvelles qui avaient pu lui être rapportées. J’apporterais aussi le laptop de Laurent, deux cannettes de sirop d’érable, mon équipement vidéo mis en ordre, l’appareil-photo, des vêtements hiver-printemps recommandés, tant et si bien que c’était la première fois de ma vie que je partais en voyage avec un bagage aussi lourd.

Le dimanche 30 mars, à 9 h 45, j’étais en route via Washingdon D.C. Aprèes avoir frôlé le pôle nord, le 744 de la United Airlines se posa à Beijing comme prévu à 13 h 55, le 31 mars ; à la maison, il é